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Etonnant étonnement

Mardi 1 avril 2008

Dans une récente émission de radio, deux éminents économistes discutaient savamment. Ils avouaient leur incompréhension, leur stupéfaction devant le phénomène suivant : depuis quatre siècles le niveau de vie ne cesse d’augmenter dans nos pays, mais les indicateurs du bonheur stagnent désespérément. Si l’on questionne les gens sur le bonheur, le nombre des satisfaits n’augmente pas, et il n’y en a guère qui estiment être plus heureux qu’autrefois. N’y a-t-il pas là un scandale révoltant ?

            Toute sorte de progrès techniques nous épargnent en effet bien des efforts physiques, et en un demi siècle les travaux de force ont considérablement diminué dans les métiers autant que dans les ménages. Plus de corvée d’eau, plus de lessive dans l’eau glacée de la rivière, plus de bois à scier ou de kilomètres à parcourir à pied pour aller à l’école. La médecine apaise bien des douleurs et ses traitements sont de moins en moins pénibles. Et d’autre part le commerce livre à notre consommation quantité de produits susceptibles de nous procurer du plaisir.  Mais la diminution de la peine et la multiplication des plaisirs suffisent-elles à rendre heureux ?

            On s’accorde généralement pour considérer qu’il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade. Mais richesse et santé ne suffisent pas à combler l’homme, et bien des gens évoquent avec nostalgie telle ou telle période de leur vie où ils ont connu de graves difficultés, mais qu’ils relisent après comme des moments heureux

 L’étonnement  de nos économistes vient de leur conception erronée de la vie humaine. Le matérialisme leur fait croire que l’homme  n’est qu’un individu isolé en lui-même qui serait comblé par la satisfaction de ses besoins matériels. Or les sagesses de tous les temps, et plus particulièrement la foi chrétienne, nous disent que l’homme est une personne pour qui les relations avec son entourage sont essentielles et qui ne peut être heureuse qu’en se sentant à sa place dans un ensemble harmonieux. L’idéal serait certes que le monde entier soit harmonieux et sans violence, mais même dans les situations d’injustice, de désordre ou de souffrance, il est possible d’être à sa place, d’avoir une attitude juste. C’est souvent la lutte, avec les peines qu’elle implique, mais aussi ses satisfactions.

            On pourrait dire que le bonheur est un sous-produit : si on le recherche pour lui-même, on est sûr de ne pas le trouver. En revanche, si nous  recherchons ce qui est juste et bon, ce qui contribue à mettre de l’ordre autour de nous,  nous ne perdons pas notre temps. Nous pouvons connaître des difficultés, souffrir peines et désagréments, ne pas y voir très clair, mais si notre souci est de vivre dans la vérité, notre vie vaut la peine d’être vécue, et avec le temps, nous reconnaîtrons que nous n’étions pas malheureux. Saint Augustin le disait à sa manière en s’adressant à Dieu : « Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en Toi .» C’est la recherche du vrai Dieu qui procure le bonheur à l’homme, ou, pour ceux qui n’en ont pas l’idée, la recherche de la vérité, de la justesse, de la bonté. Sans cela, même comblé de richesses, il reste insatisfait.

  

  

pauvres orgueilleux

Vendredi 14 décembre 2007

  

Pauvres orgueilleux

  

  

Les grands de ce monde font souvent preuve d’orgueil, mais ils sont loin d’en avoir le monopole. Certains pauvres sont sans doute très humbles, mais la fréquentation de quelques assistés m’incite à penser qu’une hypertrophie du moi est cause aggravante, sinon déterminante, de nombreuses situations que l’on qualifie de précarité ou d’exclusion.

            Précisons d’abord les termes. Les Anciens définissaient l’orgueil comme la tendance habituelle à dépasser les règles de la raison. Et il nous faut nous rappeler que raison ne désignait pas seulement la faculté de tenir des raisonnements logiques, mais évoque l’équilibre, la juste proportion. L’orgueil contient donc de la démesure, on pourrait dire qu’il donne une place démesurée au moi qui est d’une certaine manière absolutisé. Tout est évalué en fonction de ce moi qui accapare toute transcendance et se permet de juger toute chose. Ces dispositions ne sont pas souvent tout à fait conscientes, mais  pratiquement l’orgueilleux se prend pour Dieu. Non pas le Dieu qui se révèle dans la Tradition biblique, mais l’archétype de la toute-puissance auquel tout un chacun doit rendre un culte. Mais comme ce culte, vital à ses yeux, ne lui est pas spontanément rendu par son entourage, l’orgueilleux se plie à tous les conformismes pour tenter de le mériter.

  

            Un minimum de raison suffit à voir le caractère illusoire de l’orgueil, mais force est de reconnaître que nous en sommes tous plus ou moins marqués. C’est particulièrement net chez les petits enfants, et j’ose dire que le rôle premier de l’éducation est de les aider à sortir de cette illusion de toute-puissance pour qu’ils puissent nouer avec les autres humains des relations respectueuses et enrichissantes. Si cela ne se fait pas, le malheureux reste isolé dans son monde de rêve. Deux extrêmes pitoyables : l’enfant gâté qui impose tous ses caprices et que l’adulation de son entourage le conforte dans la douce illusion de sa grandeur ; l’enfant maltraité qui ne renonce pas à ses prétentions mais conçoit du dépit car il n’est pas reconnu.  Heureux au contraire celui qu’un amour maternel éclairé incite à s’ouvrir aux autres, à rechercher ce qui est juste, à renoncer à ses caprices, bref, à dépasser le complexe de la partie qui se prend pour le tout.

            C’est bien en effet dans le rapport entre la partie et le tout, ou plus exactement entre l’élément et l’ensemble, que se niche l’orgueil. Si de nombreuses différences peuvent caractériser les éléments d’un ensemble, il n’en demeure pas moins qu’ils sont tous équivalents pour ce qui est de l’appartenance à l’ensemble considéré. Ainsi chaque être humain appartient à l’humanité de la même manière que tous les autres : c’est le fondement de la doctrine des Droits de l’Homme. Mais ce n’est pas spontanément que l’on est disposé à accorder à autrui autant d’importance qu’à soi : charité bien ordonnée commence par soi-même et parfois s’y termine aussi. Nous avons bien du mal à ne pas nous attribuer des privilèges qui nous placent bien au dessus du reste de l’humanité et nous donnent le droit de traiter les autres comme des objets à notre service. Cette tendance, si elle n’est pas contrariée, conduit finalement à accaparer pour soi seul la notion de sujet, en d’autres termes à refuser à tout autre ce qui nous fait humain.

Dans toutes les civilisations des règles de politesse combattent cette propension avec plus ou moins de succès. Si elles ne peuvent intervenir sur les pensées profondes des individus, elles tâchent au moins de faire en sorte que, dans les rapports visibles, chacun manifeste un  certain respect aux autres. Et même la plupart du temps est considéré comme plus humain celui qui intériorise ces injonctions et donne ainsi le plus de place à autrui, jusqu’à se gêner pour lui, jusqu’à éventuellement se sacrifier. Souvent, d’ailleurs, autrui n’est pas seulement considéré pour lui-même : référence est faite à la transcendance d’une divinité ou d’un ordre qui dépasse l’humanité. C’est alors la reconnaissance de cette transcendance qui incite le sujet à ne pas se prendre pour le Tout et à accorder aux autres un peu de place dans l’humanité.

  

La mentalité répandue dans notre société ne favorise guère l’humanisation de nos rejetons. Les siècles de chrétienté n’ont pas modifié l’homme, et, n’en déplaise aux tenants du progrès, tout est à refaire à chaque génération. Mais la conception qu’on se fait de l’homme rend la tâche plus ou moins facile. La vulgate chrétienne partait du péché originel et de la rédemption : par le baptême, l’homme, naturellement mal orienté, est arraché à l’enfermement dans son péché et placé sur une route où il peut avancer vers la vie en suivant les commandements, aidé par les sacrements. Les querelles sur le péché et la grâce ont discrédité aux yeux des philosophes cette représentation des choses, et l’on a promu en revanche l’image d’un homme naturellement bon, et capable par sa seule raison de mener une vie droite et heureuse. La Société a parfois récupéré la transcendance refusée à Dieu, mais on s’est vite aperçu que ses lois peuvent être aussi pesantes que celles des religions. Aussi bien des gens ne nourrissent-t-ils leurs enfants sans autre perspective que de les voir s’épanouir sans entrave et pour cela veulent leur éviter toute frustration. D’autres n’ont pas cette ambition, mais ne font rien pour permettre à l’enfant de sortir de son illusion de toute-puissance et le condamnent ainsi à accumuler les échecs.

  

            En effet, à la différence des animaux, l’homme n’est pas réglé par des instincts. Il a tout à apprendre. Il est certes capable d’apprendre par lui-même, mais la plupart du temps il apprend des autres. Cela suppose qu’il écoute. Et une écoute véritable suppose un certain décentrement : je porte toute mon attention à celui qui me parle, peut-être jusqu’à faire ce qu’il me dit. Ecouter devient alors synonyme d’obéir, et c’est en exécutant les exercices prescrits que je vais pouvoir acquérir des techniques aussi bien manuelles qu’intellectuelles. L’orgueilleux, enfermé dans son illusion, ne veut consentir à un tel abaissement : « je sais, je sais. » moyennant quoi il reste dans son ignorance.

            L’instinct nous fait défaut aussi pour régler nos appétits, et leur assouvissement sans retenue fait courir des risques à notre santé. La raison nous conduit ainsi à modérer notre consommation et même à renoncer à certaines envies. C’est elle aussi qui nous incite parfois à supporter des choses désagréables, à faire des efforts. Elle nous arrache à la tyrannie du plaisir à laquelle l’orgueilleux se soumet sans vergogne, à moins que son orgueil ne se soit intellectualisé et qu’il ne se prenne pour un pur esprit dégagé de ces contingences naturelles.

La déchéance objective que produisent le tabagisme, l’alcoolisme, la toxicomanie est ainsi bien souvent le résultat de la sacralisation des pulsions, de ce refus d’écouter la voix de la raison. La violence et les dérèglements sexuels ont souvent les mêmes causes profondes, au moins au début, car les habitudes deviennent vite tyranniques.

            L’orgueilleux cultive aussi une autre source de malheurs : il ne saurait admettre de loi.

Comme son nom l’indique, la loi est ce qui lie un groupe humain. Celui qui ne la suit pas s’exclut du groupe et le groupe le sanctionne en le retranchant : prison, exil ou peine capitale.

L’orgueilleux ne saurait obéir à la loi : ce serait se mettre au même niveau que les autres. D’ailleurs quelle instance pourrait avoir l’audace de prétendre imposer quelque chose à celui qui se croit au dessus de tout ? Il peut s’intéresser à la loi, mais dans la mesure où elle le favorise et ou il peut l’utiliser pour faire valoir ses droits.

            Enfin, l’orgueilleux ne peut attendre. Il lui faut tout et tout de suite. Il laisse passer ainsi bien des occasions favorables dont un minimum de patience lui auraient permis de profiter.

  

            Que faire donc pour éviter à nos enfants de rejoindre la masse grandissante des clients des organisations caritatives qui m’ont inspiré ces propos ? Comment leur donner les meilleures chances dans la société ? Il n’y a sans doute pas de recette, mais quelques principes simples que les parents ne peuvent appliquer que s’ils en sont convaincus.

            D’abord signifier à l’enfant qu’il est très important, mais qu’il n’est pas tout.  On dit bien qu’aimer consiste moins à se regarder l’un l’autre qu’à regarder ensemble dans la même direction, cela s’applique aussi aux enfants. Les regarder certes avec amour,  mais les inviter aussi à regarder vers ce que l’on trouve important, du reste de la famille à Dieu si on le reconnaît. Ne pas s’enfermer dans un face à face qui exclut tout tiers, montrer au contraire que l’amour véritable n’est pas exclusif.

            Si l’on veut faire sortir l’enfant de l’illusion de la toute-puissance, il est bon que les parents ne se montrent pas eux-mêmes tout-puissants. S’ils se montrent faibles, l’enfant ne peut se sentir en sécurité avec eux, mais si leur volonté arbitraire semble la référence ultime, il peut se sentir à la merci de leurs caprices. Il faut que les parents montrent qu’ils détiennent une autorité qui vient de plus haut, qu’ils transmettent une loi dont ils ne sont pas l’origine. Et c’est en obéissant eux-mêmes à la loi qu’ils peuvent amener les enfants à s’y soumettre de bon cœur, que ce soit les lois de Dieu, du pays ou de la raison. Si l’exemple est particulièrement important, il ne suffit pas. Même avant sept ans l’enfant est sensible à la parole, et c’est en parlant avec lui qu’on lui fera comprendre progressivement que certaines attitudes sont bonnes, d’autres mauvaises. La dimension affective jouera sans doute au début, mais progressivement la raison remplira son rôle, et l’on pourra expliquer davantage le pourquoi des règles et des usages.

  

            Quelques esprits supérieurs arrivent peut-être à se passer de la notion de Dieu, mais force est de constater que c’est bien difficile pour la plupart des hommes. Quand ils ne reconnaissent pas explicitement l’existence d’un dieu, ils divinisent fréquemment telle ou telle instance à laquelle ils vouent un culte. Et bien souvent, cette instance c’est leur petit moi. La meilleure prévention contre l’orgueil et ses fâcheuses conséquences consiste donc sans doute à favoriser chez l’enfant un sens équilibré de la transcendance, en l’initiant à un culte raisonnable de ce qui mérite d’être honoré. Faute de quoi c’est vers lui-même qu’il portera tout son intérêt, c’est sa personne qu’il considèrera comme seule digne d’un culte. Cette illusion a sans doute de beaux jours devant elle, mais elle ne prépare pas à ses victimes un avenir plus riant que ce que d’aucuns ont taxé d’illusion.

  

                                                                                                            JJF.

Espérance

Mercredi 5 décembre 2007

  

  

  

Comme tous les ans, nous allons échanger des vœux de bonne année, en insistant sans doute sur la santé. Celle du corps est certainement très importante, et, même si nous avons à en prendre soin, elle ne dépend pas entièrement de nous. Il en est de même de la santé psychique. Mais il est un domaine dans lequel notre responsabilité est entière : la santé spirituelle. C’est elle en fait qui nous permet d’être heureux même si notre corps nous fait souffrir, même si nous avons toute sorte de soucis.

            On lui donne divers noms, elle se manifeste de différentes façons, mais c’est le bien le plus précieux, le trésor qui est à la portée de chacun. Elle consiste principalement à dire oui à Dieu du plus profond de notre cœur. Lui faire confiance, vouloir faire sa volonté, accepter son aide, bref, croire en son amour plus fort que la mort. Benoît XVI vient de publier une encyclique sur l’espérance. On peut dire que la santé spirituelle est très liée à cette vertu : nous appuyant sur la promesse de Dieu, nous jouissons déjà d’une certaine manière de ce que nous espérons.

            Il y a bien sur l’espérance de la vie éternelle qui oriente notre existence, mais plus immédiatement celle de dépasser nos travers et nos défaillances et d’avoir de bonnes relations avec notre entourage. Cette espérance suppose la patience envers nous-mêmes, comme envers les autres. En particulier pour arriver à pardonner comme Jésus nous le demande. Des fautes graves ne peuvent pas nous laisser sans réaction négative. Il ne faut pas se voiler la face devant les souffrances qu’on nous a infligées ou devant le gâchis qu’on aurait pu éviter. Un sentiment de colère est tout a fait honorable, et la justice exige même un châtiment. La tentation est d’en rester là. Si l’on y succombe, on ne fait qu’entretenir la blessure. La santé spirituelle vise au delà du ressentiment, elle espère la réconciliation et le dépassement de la colère. Vouloir pardonner, ne pas entretenir volontairement la rancune, c’est déjà pardonner, même si l’on souffre encore et si la colère revient parfois. C’est pardonner en espérance, comme saint Paul dit que nous sommes sauvés en espérance. Ce n’est pas la réalisation plénière, mais comme un avant-goût. A l’opposé, celui qui n’espère pas s’enferme dans sa triste situation.

            Que nos vœux soient illuminés de cette espérance qui nous fait déjà goûter ce que nous espérons.

force et richesse.

Mardi 13 novembre 2007

Force et faiblesse, richesse et pauvreté.

    

L’emploi de ces termes dans le discours chrétien est assez paradoxal. Témoin Paul : « lorsque je suis faible c’est alors que je suis fort ». Et l’on fait sans vergogne l’éloge de la pauvreté, de la faiblesse, et pourquoi pas de l’ignorance, de la bêtise…  ce n’est pas toujours sain ni convaincant.

            Une simple remarque peut éclairer les choses : les mots n’ont pas le même sens quand ils s’appliquent à Dieu et aux hommes. Nous sommes plus familiers des hommes, et nous avons tendance à croire que Dieu est à notre image. Toute la Révélation nous montre le contraire. Ainsi la force des hommes et celle de Dieu n’ont rien de commun, pas plus que leur richesse.

            Pour les hommes, la force est ce qui permet de déplacer des objets de les plier, de les contraindre. Quand elle s’exerce sur un autre homme, elle en  fait un objet que je puis manipuler à ma guise : elle ne respecte pas son altérité.

            La force de Dieu est avant tout puissance créatrice : elle fait être ce qu’elle crée, et dans le cas des anges et des hommes, elle lui donne liberté. Elle apparaît donc comme faiblesse aux yeux des hommes prisonniers de la chair dont le désir est la mort, alors que le désir de l’Esprit est la vie et la paix (Rm 8, 6).

            De même la richesse est pour l’homme accumulation de biens dont il peut jouir à sa guise, le plus souvent en les soustrayant à l’usage des autres. La richesse donne un sentiment de force, car elle permet d’acheter bien des choses, et, jusqu’à un certain point, bien des êtres. Elle est l’ensemble des bien sur lesquels je puis exercer ma force, souvent destructrice. Le problème est que la richesse des uns se nourrit de la pauvreté des autres, comme on ne peut être fort selon le monde que parmi des faibles.

            La richesse de Dieu est au contraire le rayonnement inépuisable de sa puissance créatrice. Elle se manifeste en se communiquant à ses créatures qui, à leur tour, communiquent ce qu’elles ont reçu. C’est la richesse d’une source qui ne cesse de couler, non celle d’un monceau d’or, la richesse de la vie qui se dépense sans compter.

            L’expérience des sages, et tout particulièrement celle des chrétiens, permet de considérer comme illusion la richesse et la force selon le monde. Elle recherche plutôt la véritable richesse qui enrichit aussi autrui et la véritable force qui rend forts ceux sur qui elle s’exerce, même si c’est en un combat comme celui de Jacob devenant Israël (« fort contre Dieu »).

            C’est cette force de l’Esprit que nous avons à désirer et à cultiver pour que disparaisse en nous la crainte, signe de faiblesse que bannit l’amour parfait. 2Tm 1,7 :  « Ce n’est pas un esprit de crainte que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d’amour et de maîtrise de soi. »

Nous rencontrons là un autre mot piège : si la crainte humaine accompagne la faiblesse devant le danger que représente un plus fort, la crainte de Dieu est cette distance respectueuse qui fait que l’homme se tient en dessous de Dieu pour pouvoir bénéficier de sa bonté. Acceptation de notre faiblesse elle nous permet de bénéficier de la force de Dieu, reconnaissance de notre pauvreté elle nous fait partager sa richesse.

Sentiment et fidélité

Mercredi 5 septembre 2007

Sentiment et fidélité

  

De récents articles dans la presse racontent que Mère Thérésa, qui a été une des figures chrétiennes les plus marquantes de notre temps, a vécu de très longues années dans ce que l’on appelle la nuit de la foi. C’est à dire sans aucune impression sensible de la présence ni même de l’existence de Dieu, sans aucun attrait pour la prière ni pour les choses de la foi. On parle aussi de désert, de sécheresse. Bien des saints ont connu cet état, et c’est aussi ce qui amène bien des gens à se détourner de la foi.

  

            Or il en est de la foi comme de l’amour, et si on les confond avec le sentiment, on ne peut aller loin. Le sentiment, par définition, c’est ce qui se sent, ce qui est sensible, alors que l’amour et la foi sont des attitudes plus profondes qui engagent tout l’être. L’amour et la foi ont une certaine stabilité, alors que les sentiments vont et viennent.

 Le plus souvent l’attitude profonde et les sentiments sont liés, et l’on a le sentiment d’aimer, le sentiment de croire en Dieu : c’est une espèce d’évidence qui s’impose à nous, comme le bien-être avec une personne aimée. Mais parfois le sentiment n’est plus là… et si l’on n’accorde d’importance qu’au sensible, on croit qu’on n’aime plus, ou qu’on ne croit plus. Des gens disent qu’ils ont perdu la foi alors qu’ils ont perdu le sentiment de la foi. Pourtant l’amour et la foi peuvent être bien présents, même sans le sentiment,  et ils se manifestent par la fidélité.

Ce que le sentiment donnait envie de faire, on continue à le faire parce que l’on croit que l’autre l’attend ; d’une certaine façon la raison et la volonté prennent le relais de la spontanéité. Notre époque dévalorise ce genre d’attitude, confondant spontanéité et vérité, et incitant l’homme, sous prétexte d’authenticité,  à se laisser aller à ses pulsions. C’est oublier que la vérité de l’homme n’est pas seulement ce qu’il est dans l’instant, mais qu’elle se déploie au cours du temps : tous nos actes constituent une histoire, qui est plus heureuse si elle est cohérente. La fidélité est cette recherche de cohérence au delà de ce qui nous passe par la tête ou par le corps. Elle manifeste qu’à la différence des animaux nous pouvons être mus par autre chose que nos appétits ou nos intérêts.

A l’opposé, on peut être amoureux sans aimer vraiment, comme lorsqu’on se complait dans les sentiments ou sensations sans vraiment respecter l’autre, et l’on peut avoir de grands sentiments religieux tout à fait illusoires, quand on se complait dans les prières ou autres dévotions et que l’on ne respecte pas les commandements.

L’idéal est bien que les sentiments correspondent à l’attitude profonde, ce qui facilite la fidélité. Mais l’exemple de Mère Thérésa et de tant d’autres montre bien qu’on peut vivre un grand amour et une grande foi en l’absence de sentiment. Et ce n’est pas sur les sentiments que nous serons jugés…

  

                                                                                                J.J. F 

  

la parabole du veau gras

Mardi 28 août 2007

            L’Evangile de saint Luc nous propose une parabole originale et qui a la faveur des prédicateurs, surtout à l’occasion du sacrement de pénitence. Tout le monde la connaissait  autrefois sous le titre de « l’enfant prodigue », mais elle a reçu de nombreuses autres appellations, dont aucune ne semble décisive. Chaque titre s’efforce d’évoquer la morale de cette histoire, et les divers acteurs de la parabole sont mis en avant. Il y en a cependant un qui ne retient guère l’attention, alors qu’il est cité trois fois. Et il se pourrait bien qu’il ait un rôle central, même s’il n’apparaît que dans la deuxième partie du texte. Le père ordonne de l’amener de de le tuer, le serviteur annonce sa mort et le fils aîné le regrette: c’est le veau gras. Que vient il donc faire dans cette histoire de famille? 

            Mais d’abord, qu’est-ce qu’un veau gras? C’est un animal que l’on garde dans l’obscurité de l’étable, étroitement attaché pour qu’il ne bouge pas, muselé pour qu’il ne mange ni foin ni paille, abondamment nourri de lait pour qu’il engraisse vite et produise une belle viande bien blanche. C’est au moins ainsi qu’il était traité dans les fermes de mon pays, avant les élevages industriels et les hormones… Dans tous les cas, ses jours sont comptés: c’est comme veau qu’il sera tué et personne n’envisage qu’il devienne adulte. Il constitue une excellente figure de la dépendance infantile, de ce genre de relations ou l’enfant ne voit en son parent qu’un fournisseur de nourriture qui n’a d’autre souci que de le voir engraisser. Aucun désir propre, aucune perspective d’avenir. La seule chose qui compte c’est pour l’un de remplir l’assiette, pour l’autre de la vider. Comme quand on élève des cochons. 

            Dans la parabole, on peut voir que les deux fils considèrent leur père surtout comme un fournisseur de nourriture: le plus jeune de manière goulue et irresponsable, au moins au début, l’aîné avec conscience du travail qu’il doit fournir pour la mériter. 

            Le plus jeune, en effet, considère qu’il a droit à ce que son père lui procure ce qu’il désire: « Donne moi la part de fortune qui me revient. » Il consomme sans aucune mesure ce qu’il a, et la description de son attitude dans la misère est curieuse: « il se met au service d’un des habitants de la contrée qui l’envoya dans ses champs garder les cochons. » On s’attendrait à lire par exemple: « mais celui-ci ne lui versait qu’un salaire de misère qui ne lui permettait pas de manger à sa faim ». Or on trouve: « Il aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait. » Comme s’il était incapable de prendre par soi-même la nourriture et qu’il faille qu’on la lui donne, à l’image du veau gras qu’on abreuve souvent au seau pour qu’il prenne davantage. D’ailleurs, il ne s’agit pas pour lui de se nourrir, ou de manger, mais de « se remplir le ventre ». C’est toute sa perspective. Et il repense alors aux journaliers de son père qui ont du pain en abondance: il s’agit de retourner à cette source. Encore une marque de dépendance: seul le père peut le nourrir. Mais une évolution se fait jour: il reconnaît qu’il ne peut se prévaloir d’aucun droit à cette nourriture, et qu’il lui faudra la gagner: « Je ne mérite plus d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes journaliers. » 

            Lors du retour, le père montre bien qu’il ne veut pas d’une relation de ce type: curieusement, il ne lui adresse pas la parole, mais en l’embrassant; en lui faisant mettre la plus belle robe, l’anneau et les sandales, il manifeste qu’il le traite en égal. Et il s’agit de faire la fête. Mais là aussi intervient un terme surprenant: « Amenez le veau gras », alors que pour le tuer il vaut mieux l’emporter en un lieu convenable. Ne peut-on pas comprendre qu’avec l’enfant prodigue, c’est un veau gras, certes amaigri, qui est de retour, et qu’il s’agit qu’il meure pour que vive enfin l’adulte? Le père n’a que faire d’un nourrisson, ni d’un ouvrier supplémentaire: il veut des relations d’homme libre à homme libre où puisse se déployer toute la gratuité d’un amour le plus souvent incompris. C’est peut-être ce que manifeste son silence. Il n’entre pas dans la logique proposées par le fils, ne lui donne aucune explication verbale, mais lui fait expérimenter la nouvelle situation à laquelle il l’invite… si toutefois il veut bien renoncer à celle où il se complaisait jusqu’alors. Il faut que le veau meure pour que vive le fils.         

            C’est ce que ne comprennent ni les serviteurs ni le fils aîné, qui d’ailleurs ne se considère pas autrement qu’un serviteur: « Voici tant d’années que je te sers sans avoir jamais transgressé un de tes ordres, et tu ne m’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis! » Pas d’autre perspective que le travail, aucune conscience que « tout ce qui est à moi est à toi ». Le fils aîné reste dans une relation de dépendance vis-à-vis du père. Il ressemble moins au veau gras qu’à l’animal de traît qui gagne sa nourriture par un dur labeur et qui ne peut envisager d’autre existence. On ne peut le dire véritablement servile, car il s’oppose à son père et lui fait des reproches, mais il semble incapable de comprendre la gratuité de l’amour proposé par son père. 

            « Mon fils était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé! » On explique souvent que cette mort ou cette perte correspond au moment où le fils était parti, voulant dire par là que l’essentiel est que l’enfant ne quitte pas ses parents. N’est-il pas plus conforme à une saine psychologie de considérer que tant qu’il était semblable au veau gras il était perdu et comme mort? Et d’ailleurs le fils aîné est-il beaucoup plus vivant? La parabole elle-même ne lui donne pas le beau rôle, bien que le père lui dise « Toi, mon, enfant tu es toujours avec moi. » 

  

            Comme toutes les paraboles, celle-ci est susceptible de nombreuses interprétations. On peut voir dans le fils aîné le peuple juif; et dans le cadet les païens. On peut aussi insister sur le bon accueil que Dieu fait au pécheur repentant, surtout si l’on ne garde que la première moitié. Mais ce veau gras que l’on tue ne peut-il pas signifier que si Dieu désire que nous soyons en relation étroite avec lui, il ne se satisfait pleinement que d’une relation qui s’établit dans la liberté? Jésus nous montre l’exemple d’une telle liberté envers celui qu’il nomme « Père » et dont il veut accomplir la volonté par amour et non par contrainte ou intérêt. D’ailleurs il ne revendique pas pour soi seul cette liberté: il nous dit: « Je ne vous appelle pas serviteurs, je vous appelle mes amis. » 

            Toutes les comparaisons ont leurs limites, et nous avons tendance à projeter sur Dieu nos manières de faire. Ainsi l’image de la paternité est parfois utilisée pour inciter à une dépendance plus infantile que filiale. Pourtant le souhait d’un père digne de ce nom n’est pas que son enfant lui reste soumis, mais qu’il devienne un homme comme lui, ou même mieux. Pour cela doit se réaliser la parole de la Génèse: « l’homme quittera son père et sa mère. » On peut considérer que notre parabole incite à cette démarche: pour faire la volonté de Dieu nous avons faire disparaître ce qui nous fait ressembler au veau gras, c’est à dire toute attitude infantile, capricieuse ou servile, tout ce qui nous ferait nous soumettre par crainte ou par intérêt particulier, tout ce qui nous attacherait à Dieu et ferait qu’il ne serait pas aimé pour lui-même . 

            La réponse qu’attend son amour, c’est une réponse gratuite, une reconnaissance de sa bonté. Gratitude pour l’amour reçu, reconnnaissance que c’est la seule vérité. Répondre parce que nous voulons dire oui à la vie qui nous est proposée, oui à cet amour qui nous apparaît comme le bien suprème et non pas comme un moyen d’obtenir autre chose. Car l’amour n’appelle que l’amour, et ce serait lui faire injure que de vouloir le payer par autre chose. 

            Mais Dieu n’attend pas que nous l’aimions ainsi pour nous prodiguer son amour. Il est peut-être déçu si nous nous comportons en veau gras, mais il ne nous en aime pas moins. Il rayonne sur tous, comme le soleil sur les maisons aux volets clos aussi bien que sur sur celles qui les ont ouverts. C’est notre attitude qui nous permet de le reconnaître et d’en accueillir plus ou moins, pour autant qu’on puisse mesurer l’amour. 

  

  

Note : La parabole est au masculin, et nous sommes restés dans ce genre. Le lecteur saura de lui-même généraliser et adapter. 

  

  

Trois niveaux de conscience (1°conférence)

Vendredi 8 juin 2007

Réaction spontanée, mentalité scientifique,

attitude religieuse.

  

  

            La société dans laquelle nous avons vécu jusqu’ici a une caractéristique assez unique dans l’histoire de l’humanité. C’est sans doute la seule qui, au nom de la liberté, ait relégué les questions du sens de la vie dans le domaine facultatif des options personnelles. Je ne suis pas nostalgique de la Sainte Inquisition ni de l’imposition par la force de la vérité du Prince, mais je m’interroge sur le fonctionnement d’une société qui a pour valeur première et presque unique la Tolérance. Je m’interroge d’autant plus que nos contemporains ne rayonnent pas spécialement la joie de vivre, et que divers mouvements d’intolérance et de violence menacent notre monde.

            Nous n’avons jamais eu tant de connaissances sur le fonctionnement de l’homme, et en même temps nous n’avons jamais été aussi indécis quant au sens de la vie. Notre science éclate, dit E. Morin, en mille savoirs ignares. Nous mélangeons tout, pour le plus grand malheur de nos enfants, et j’ai la prétention de vous présenter ici quelques points de repères pour éviter de stagner dans cette funeste confusion. N’ayez pas peur, ce n’est pas une révélation personnelle que je vous apporte, mais la mise en perspective de divers éléments que l’on trouve de-ci de-là dans les traditions qui se penchent sur l’homme et sa destinée. Ce discours ne prend pas pour point de départ la foi chrétienne, mais vous verrez qu’il permet d’en rendre compte aisément.

  

            Une conviction première se dégage de la plupart des traditions: la naissance biologique ne suffit pas pour faire un homme accompli. L’homme ne doit pas seulement grandir, mais il lui faut effectuer un saut, se risquer dans un passage, car il est appelé à abandonner une vie spontanée, considérée comme sauvage, désordonnée et promise à la mort, pour accéder à une vie nouvelle, conforme à l’ordre du monde et de la société. On parle souvent d’initiation, et les cérémonies d’initiation consistent la plupart du temps en une mort symbolique suivie d’une naissance. C’est l’occasion de révéler les récits mythiques qui disent le sens profond de la vie et donnent des modèles de comportement pour l’existence quotidienne.

  

Les trois niveaux de conscience.

            Précisons un peu. En fait, notre vie peut s’organiser autour de trois centres, qui correspondent chacun à ce que j’appellerai un degré, un niveau de conscience. Mais attention: les choses ne se passent pas comme au jeu de marelle, où l’on saute d’une case dans l’autre, car l’accès à un état nouveau ne supprime pas le précédent. La comparaison avec des vêtements que l’on enfilerait les uns par dessus les autres ou avec des diplômes successifs serait plus juste. 

            Le premier degré correspond à la petite enfance: l’homme y est centré sur lui-même, comme le bébé dont le seul souci est de satisfaire ses besoins. Et c’est très nécessaire, car il est très fragile, et si ses besoins affectifs ou matériels ne sont pas honorés, il en subit des dommages parfois mortels, en tout cas difficiles à surmonter.

            Mais progressivement, il peut se rendre compte qu’il n’est pas seul au monde: les autres aussi ont le droit d’exister. Il a besoin de sa mère, mais pour qu’elle puisse s’occuper de lui, il faut bien qu’elle existe par elle-même. Peu à peu, il cherchera à lui répondre, à lui faire plaisir. Il s’attachera à elle pour elle-même, et non pas pour ce qu’elle lui procure. Il peut accéder ainsi au second niveau, où l’on n’est plus centré sur soi-même, mais sur les autres. On écoute ce qu’ils disent, et on apprend beaucoup. On cherche à faire plaisir, à rendre service, à se dévouer. On peut s’attacher fortement à telles personnes ou à tels groupes, avoir de grands idéaux.

            Mais ce passage ne se fait pas sans peine, et l’adolescence en témoigne par ses conflits. C’est la période où l’on s’ouvre à de nouveaux horizons, où les autres ont une grande importance, mais où l’on veut aussi s’affirmer. On oscille douloureusement entre l’égoïsme et la générosité, et la décision pour la générosité est elle-même source de conflit: on ne peut satisfaire tout le monde à la fois. Si je veux contenter telle personne, j’ai bien des chances de déplaire à telle autre. Comment choisir?

  

            C’est là qu’intervient le troisième niveau, celui de la conscience morale, considérée par la théologie catholique comme écho de la voix de Dieu en nous. Lorsqu’il suit sa conscience, le sujet ne décide plus en fonction de ses propres intérêts, ni pour faire plaisir à quelqu’un, mais par rapport à l’Absolu. Telle solution se présente comme la bonne, même si elle est coûteuse, même si elle doit mécontenter Papa, Maman ou les copains. Cela peut demander de durs combats, dont témoignent les tragédies antiques, mais là est la vie, et nulle part ailleurs. Aussi celui qui renonce à sa conscience et suit la facilité se prépare des ennuis bien pires que ceux qu’il a voulu éviter: fuyant la tragédie il tombe dans le drame.

  

            Nous avons donc trois centres possibles: le moi, les autres, le Tout-Autre. On ne peut les traiter que séparément, mais rappelons-nous que l’on oscille le plus souvent de l’un à l’autre, à moins de rester enfermé dans le premier ou le second.

            -Le premier correspond à l’attitude spontanée,

            -le deuxième, chez nous, à la mentalité philosophique ou scientifique,

            -le troisième à l’attitude religieuse digne de ce nom.

  

            Si je suis centré sur moi-même, je vais voir toute chose en fonction de mes désirs et de mes craintes, dont Lucrèce disait qu’ils font les dieux. C’est mon imagination qui projette sur l’extérieur ce qui se passe en moi, et je prête aux objets et aux gens des sentiments qui correspondent aux miens. Si ma voiture ne veut pas démarrer, c’est qu’elle est paresseuse ou méchante, et je vais la punir d’un coup de pied. Le tonnerre me terrifie, car il manifeste la colère du ciel qui me gronde et veut venger le mal que j’ai commis. En voyant un beau visage, je ne pense qu’aux satisfactions sexuelles que je pourrais tirer du corps qui le porte, et si je suis malade je me sens possédé par une entité maléfique dont seul le spécialiste -médecin ou exorciste- peut me délivrer. Ma mère est la plus belle femme du monde, mon père le plus fort et le plus intelligent et mon pays le plus beau, simplement parce qu’ils sont les miens.

            On peut bien essayer de me persuader que j’ai tort, je suis convaincu que j’ai raison. D’ailleurs c’est évident, et si les autres ne veulent pas le croire c’est qu’ils sont bêtes ou de mauvaise volonté.

  

            Si je suis au second niveau, centré sur les autres, je ne projette plus directement mes désirs et mes craintes sur l’extérieur, mais je fais un effort d’objectivité pour voir les choses comme elles sont. Il vaudrait mieux dire « comme on se les représente dans la société où je vis », car on ne fait alors qu’acquérir le regard du groupe social, ses manières d’envisager la réalité.

            C’est la recherche des causes, des explications, et, selon l’état de la culture, on fera intervenir des esprits, des sortilèges, ou des lois mathématiques. Dans nos pays, depuis les Grecs, c’est principalement la  démarche philosophique et scientifique, le premier pas dans l’approche de la réalité, dans la reconnaissance de l’altérité. Cela demande bien des efforts, et toute une ascèse intellectuelle. Mais c’est la seule manière d’entendre vraiment ce que disent les autres, et d’acquérir les connaissances nécessaires pour une certaine efficacité technique. Le monde se désenchante, il se dépeuple des esprits et des génies de toute sorte qui l’habitaient au stade précédent, il devient un champ d’expérience livré au pouvoir de l’homme. Tout s’explique par la physique et la chimie: Si la voiture ne démarre pas, on vérifiera les bougies. L’orage n’est qu’un phénomène électrique, l’attrait amoureux une histoire d’hormones nécessaire tant à la perpétuation de l’espèce qu’à l’équilibre et au plaisir de l’individu. La maladie est un dérèglement de l’admirable machine humaine qu’il s’agit de garder en bon état de fonctionnement, et les parents deviennent des êtres quelconques, avec bien des limites.

  

            Si je m’ouvre au Tout-Autre, j’accède à la fonction symbolique: je ne me contente pas de voir la réalité au travers de ma seule imagination, ni d’objectiver toute chose. Je deviens capable de lire un sens, de comprendre une signification. Tout peut prendre sens, l’univers devient cohérent, et toute chose peut m’enseigner sur moi, sur le monde, sur le divin. Tout ce qui existe peut devenir symbole, c’est à dire signe de reconnaissance d’une alliance qui nous précède.

            Rappelons une définition du symbole. A l’origine, c’est un objet coupé en deux et distribué entre les contractants d’une alliance, qui conservent chacun leur part et la transmettent à leurs descendants, de telle sorte que ces éléments complémentaires, à nouveau rapprochés, permettent de faire reconnaître les porteurs et d’attester de leur alliance. Le symbole est donc un objet concret qui renvoie à un invisible, qui pointe vers autre chose qu’on ne peut désigner directement. Il ne démontre pas, il évoque.

  

            Deux exemples nous permettront de mieux comprendre ce qu’est cette attitude: dans l’Evangile, Jésus parle beaucoup en paraboles. Il invente certes quelques histoires, mais la plupart du temps, il invite simplement à regarder la graine qui germe, le paysan ou le pêcheur au travail… « Vous voyez tout cela: il en est de même du Royaume des Cieux. Si vous savez regarder le monde qui vous entoure et si vous avez la bonne attitude, vous aurez aussi une idée du Royaume. » Nous savons que la plupart du temps les Apôtres ne saisissaient pas, et que c’est après la Pentecôte qu’ils ont compris.

            L’autre exemple nous montre l’attitude inverse:

                        Lorsque le curé vint l’administrer, ses yeux, morts en apparence depuis quelques heures se ranimèrent à la vue de la croix des chandeliers et du bénitier d’argent. Lorsque le prêtre approcha de ses lèvres le crucifix de vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvantable geste pour le saisir et ce dernier effort lui coûta la vie. 

            Il appela Eugénie… « Aie bien soin de tout: tu me rendras compte de ça là bas », dit-il en prouvant par cette dernière parole que le christianisme doit être la religion des avares. Balzac, Eugénie Grandet. Au lieu de voir ce que représente la croix, l’avare n’en voit que la matière…

            Ainsi, ma voiture en panne me dira un jour que tout est mortel sur cette terre, et le lendemain que l’homme est bien présomptueux quand il planifie tout son temps. Le fracas du tonnerre évoquera la puissance de Dieu, et l’émoi devant la beauté me fera sentir que je ne suis pas un être auto-suffisant. La maladie elle-même se fera message, elle me révèlera telle part de ma personnalité et m’invitera à la transformation. De leur côté mes parents ne sont plus l’objet d’un culte ou de critiques systématiques, mais je puis les honorer comme il convient, en supportant patiemment leurs limites, et en leur montrant de la reconnaissance pour le don qu’ils m’ont fait de la vie.

Renouant sans cesse des liens avec le monde, capable de lire un sens toujours nouveau, je serai à proprement parler un homme religieux, au sens fort du terme. (le contraire de religieux: négligeant)

  

                        moi                              autres                           Tout-Autre

                        image                           objet                            symbole

  

Les psy parlent de passer de l’imaginaire au symbolique.

            Vous voyez tout de suite que tout cela n’est pas en accord avec la mentalité courante. Généralement, on oppose symbolique à réel. D’où le franc symbolique. C’est que notre société s’intéresse plus à la matérialité des choses et aux explications qu’à la signification. Pourtant, nous attachons une grande importance à des éléments qui ne valent que par leur signification: ainsi l’ordre dans les réceptions officielles, la manière de nous habiller…

            Si l’on prend tout cela au sérieux, on peut considérer que la maturité humaine correspond à sa plus grande ouverture à l’altérité, c’est à dire à l’attitude religieuse que nous venons de décrire. Malheureusement cela ne signifie pas que tous les fidèles de toutes les religions vivent cette ouverture au Tout-Autre, et qu’il suffirait d’aller à la messe, de manger casher ou de pratiquer le Ramadan pour être un homme accompli. Car les religions peuvent être vécues selon les trois degrés: comme recherche d’un intérêt personnel, comme un lien social, ou encore pour Dieu seul, même s’Il nous renvoie aux autres et à nous-mêmes. L’altruisme et dévouement sont sujets à la même dégénérescence: ils peuvent n’être qu’une recherche de soi. J’ai envie de m’occuper, j’ai besoin d’être reconnu, alors je fais des tas de choses, mais je me soucie assez peu de ce qu’attendent vraiment les autres.

Comparaison

            Revenons à la comparaison de ces divers degrés de conscience. Envisageons-les d’abord comme si l’on pouvait vivre sur un seul niveau, ce qui va donner des portraits un peu caricaturaux. Nous verrons ensuite que l’important, c’est la communication entre ces niveaux.

            Alors que le naturel est mû par ses pulsions, le philosophe et le scientifique sont guidés par la raison, et le religieux inspiré en son âme, si l’on entend par là la part la plus libre de l’homme, celle qui échappe aux conditionnements ordinaires. (Certains parlent d’esprit, ou d’être essentiel.) Ainsi le premier s’identifiera ses tripes, le second son cerveau, le troisième son coeur, et ils pratiqueront respectivement l’égoïsme, l’altruisme et la charité. Devant la souffrance d’autrui, ils manifesteront de la pitié, de la solidarité, de la miséricorde.

                        moi                              autres                           Tout-Autre

                        image                           objet                            symbole

                        pulsion                         raison                           âme

                        tripes                            cerveau                        coeur

                        égoïsme                        altruisme                      charité

                        pitié                              solidarité                      miséricorde

            Face à la vie les réactions sont caractéristiques. Au premier niveau, en souvenir de l’indigence primitive, on cherche à maintenir ce qui est, c’est l’immobilisme, la résistance au changement, la défense de ce que l’on a. La personne d’ailleurs s’identifie à ce qu’elle possède ou consomme, et elle est anéantie si on lui enlève ce qu’elle a. Au second degré, la curiosité s’éveille, ce qui développe le goût de la nouveauté, le désir de changement.  On se tourne vers l’avenir, on fait des projets, on planifie, et la personne s’identifie à ce qu’elle sait, à ce qu’elle fait. Elle n’est plus rien si la maladie ou la vieillesse la réduisent à l’inaction. Au troisième niveau, plus besoin de s’accrocher au passé ou de se projeter dans l’avenir: on peut tout accueillir comme une grâce. Ce qui est connu apparaît à chaque rencontre sous un jour nouveau,  et l’imprévu peut bénéficier d’un préjugé favorable. Tout est dédramatisé, car ce qui compte n’est plus l’avoir ou le faire, mais l’être. Et rien ni personne ne peut m’empêcher d’être: la souffrance et la mort elles-mêmes perdent leur aiguillon.

                        passé                           avenir                           présent

                        avoir                            faire                             être

                        immobilisme                 progrès                        renouvellement

            Chacun aura de Dieu et de la religion une approche différente. Le premier offrira des sacrifices à des forces menaçantes répandues partout, et il tâchera de se les concilier. Le second adressera un culte public, des efforts moraux et des prières personnelles à un Etre Suprême projeté au delà du temps et de l’espace, inconnaissable ou défini par une théologie spéculative, mais en tout cas auteur de la Loi morale. Le troisième se tiendra pour sa part en silence, dans la communion à un Dieu qui dépasse toute définition, intimior intimo meo, et superior summo meo. 

            forces menaçantes             Etre Suprême                                  Au-delà de tte représentat

            immanent                     transcendant                           imm et trans

            propitiation                  élévation de l’âme                    communion avec Dieu

                                                lien social                                       avec les autres

            sacrifices                      cérémonies                             

            magie                           prière articulée                                   silence

            transes                         morale

Les récits sacrés seront considérés comme

            légendes                      norme morale                                     mythe

et on en fera une lecture

            fondamentaliste            critique                                     spirituelle.

Le ressort de la vie morale et religieuse sera

            la peur                          l’effort                                      la reconnaissance

            l’intérêt             la volonté

  

Articulation

            Si l’on veut comprendre les réactions habituelles, il ne faut pas perdre de vue le fait suivant: tant que l’on n’a pas accédé à un niveau, on ne peut pas comprendre ce qui s’y vit. Et si l’on en entend parler, on juge d’après ce que l’on connaît, et cela paraît absurde. Ainsi l’égoïste croit que la personne généreuse se dévoue parce qu’elle y trouve un intérêt, et que l’homme religieux ne songe qu’à se préparer une éternité bienheureuse. De même le scientifique ou philosophe s’imagine que l’homme religieux croit que les textes sacrés racontent comment le monde et l’homme ont été créés, et il hausse les épaules devant les récits sans soupçonner qu’ils disent pourtant le sens profond des choses. Cette impossibilité de communiquer est la cause de bien des malentendus dans l’Eglise, car la plupart de ses préceptes ne se comprennent qu’au niveau symbolique, et on les dit avec les mots du second stade, pour des gens qui en sont le plus souvent au premier.

            Si nous voulons être des hommes à part entière, il s’agit de ne pas s’enfermer au premier ou second niveau. La tentation pourtant en est grande, et le résultat funeste. C’est la communication entre les niveaux au sein d’une personne qui est source d’épanouissement de richesse, alors que l’enfermement dans l’un ou l’autre produit des perversions. Ainsi, le premier degré est fondamental, car il fournit l’énergie, l’élan vital, le goût et la joie de vivre. Mais toute cette exubérance demande à être canalisée, orientée, car ses débordements peuvent être dévastateurs. C’est le rôle du passage au second niveau: socialiser les énergies, faire attention aux autres, se soumettre à la loi. Mais des personnes qui ont été trop vite arrachées au premier niveau peuvent être pleines de bonne volonté, il leur manque l’énergie, l’entrain, le dynamisme. Elles comprennent intellectuellement, mais sont incapables d’agir efficacement et de communiquer avec chaleur. On parle d’intellectuels desséchés… Mais parfois le premier niveau refoulé se venge et reprend le dessus: on se met à se défendre avec acharnement, on s’obstine imposer sa volonté, où encore on est pris par la gourmandise ou la luxure.

            Le second niveau est celui de la communication, nécessaire à la vie en société. C’est en m’efforçant de traduire à ce niveau mes expériences du premier et du troisième que je pourrai les vivre de manière vraiment humaine. Sans cet effort de communication, je serai simplement pris par l’émotion, subjugué par la sensation ou ravi en esprit, mais mon expérience demeurera ponctuelle, et sans effet sur ma vie quotidienne. Elle ne pourra pas non plus être confrontée à celle d’autrui, et je risque de la refuser en me croyant anormal, ou au contraire de me laisser fasciner et de sombrer dans l’illuminisme. C’est pour éviter cela qu’on pratique l’accompagnement spirituel. En effet, pour être vraiment humaine, une expérience doit être exprimée. Le langage rationnel, plus ou moins philosophique a un rôle tout particulier, mais il ne suffit pas toujours. On a souvent besoin de la comparaison, de la poésie, et de l’art en général pour exprimer ce qui ne peut se mettre en concepts.

            Mais si ce second niveau est coupé des deux autres, il tourne à vide, on n’a rien à dire de personnel, et l’on ne fait que répéter ce qui se dit habituellement dans les circonstances où l’on se trouve. Il y a bien communication, mais elle est vide, elle atteste seulement la sociabilité.

            Le troisième niveau ne présente pas les mêmes dangers, car il n’est pas du même ordre. Il est d’abord ouverture, et il renvoie à la vérité de l’être. Il ne captive pas l’homme, mais l’ouvre à lui-même et aux autres. Il peut se faire cependant que telle personne ait du mal à vivre son expérience spirituelle de manière équilibrée. Faute d’ouverture aux autres, elle peut s’attacher à une mystique trop personnelle, ou faute d’enracinement personnel elle risque de se lancer dans un activisme ruineux pour sa santé. Si elle reste ouverte à l’Esprit, et si elle a un bon accompagnement, elle s’équilibrera progressivement.

  

            Autre chose: jusqu’ici j’ai traité les trois niveaux de manière symétrique. Mais ils ont des statuts très différents. Le premier est spontané, et c’est l’éducation qui permet de s’ouvrir au second, alors que c’est par grâce que l’on arrive au troisième. On peut rester au premier degré, et vous en avez sans doute des exemples, mais pas au second. Car ce second niveau fournit des règles de vie, des explications, mais pas de raisons de vivre. C’est un état essentiellement transitoire, fait pour déboucher sur le niveau symbolique. Et si l’on ne s’ouvre pas à ce troisième niveau, on retombe au premier, mais de manière détournée. Je ne vais peut-être plus m’empiffrer ou me vautrer dans la luxure, mais je vais m’identifier aux valeurs que je défends. Je vais prendre mon plaisir à imposer aux autres la loi que je m’efforce de suivre plus ou moins -c’est le travers des Pharisiens- ou je vais tout sacrifier à la promotion d’un idéal auquel je me donne. Je puis de la sorte me vouer aux intérêts d’un parti ou d’un groupe religieux qui devient ma raison de vivre et que je défends avec la dernière énergie. On traduit cela d’une autre manière: l’homme n’a le choix qu’entre la vraie foi et l’idolâtrie. Dans le premier cas il s’ouvre à un Dieu sur lequel on ne peut pas mettre la main, dans l’autre, il s’adore lui-même en adorant une image qu’il se fait. Et toute la dynamique religieuse est de faire passer de l’idolâtrie à la foi

            Vous voyez sans doute comment ces propos éclairent la situation de notre société. Le drame de notre occident moderne est d’en rester au second niveau, et donc de s’exclure de la dynamique du symbole. C’est pour cela qu’il est si violent et si intolérant, malgré ses déclarations, car il a voulu imposer par la force de la raison une vision du monde qu’il considère comme la seule valable. Il veut imposer sa loi sans s’y soumettre lui-même. Et nous pouvons mettre dans le même sac la Sainte Inquisition, les guerres de religion, les massacres de la Révolution, le colonialisme et le capitalisme sauvage, le saccage de la nature et les deux grandes idéologies totalitaires: nazisme et communisme. Au nom d’un idéal abstrait on peut commettre les pires atrocités, car l’on n’écoute plus ni son coeur ni ses entrailles. On est pris dans une logique délirante à laquelle on sacrifie tout. C’est pour cela aussi que la jeunesse se révolte parfois, et conteste violemment les valeurs idolâtrées : il y a eu les nihilistes et anarchistes de la fin du XIX° siècle, puis les divers mouvements des années 60. Ce sont, malgré les formes, des réactions à une crise religieuse, qui dit enfin son nom de nos jours, avec le foisonnement des sectes et des divers groupes spirituels.

            Nous pouvons nous demander comment nous en sommes arrivés à ce refus du symbolique. J’avancerai l’hypothèse suivante: il faut toujours faire un effort pour s’ouvrir à ce niveau, pour accueillir la grâce. Cet effort est personnel, mais il peut être facilité par un climat culturel qui tient en estime les valeurs de l’esprit, qui prône cette ouverture à un sens qui nous dépasse. D’où la nécessité d’un discours qui fasse droit aux valeurs spirituelles et religieuses.  Mais si les paroles sont démenties par les actes, si, en particulier, la religion  en reste trop au premier degré, elle discrédite le plan spirituel qui est considéré par les esprits honnêtes mais peu expérimentés comme pure illusion, comme pure  projection des désirs et des craintes. C’est ce que l’on peut constater trop souvent. Il se fait alors un mouvement d’idées qui conteste non seulement cette dégénérescence de l’esprit religieux, mais encore toute religion.

  

            D’autre part la religion elle-même ne peut jouer son rôle d’épanouissement des personnes que si elle tient un langage compréhensible sur cette ouverture possible à une dimension transcendante. Sinon, elle juxtapose superstitions intéressées et moralisme. Et avec un peu d’instruction on se détache de certaines superstitions et on se rend compte qu’on n’a pas besoin de religion pour avoir un minimum de morale: la religion n’a plus qu’un intérêt folklorique et elle meurt faute de pouvoir parler intelligemment d’elle-même. D’ailleurs il est assez affligeant de constater que chez nous beaucoup de gens qui se posent des questions sur le sens de la vie font des efforts considérables pour étudier des doctrines exotiques, et qu’il ne leur vient pas à l’idée que l’Eglise puisse avoir des choses intéressantes à proposer.

            Dans la prochaine conférence, nous verrons justement comment cette doctrine des trois niveaux éclaire la foi chrétienne et la vie de l’Eglise, et comment la confusion des niveaux a fait dégénérer le christianisme vers l’état lamentable que nous connaissons.

                                                                                    J.J.Fauconnet

  

Niveaux de conscience et vie chrétienne (2°conférence)

Vendredi 25 mai 2007

Niveaux de conscience et vie chrétienne 

  

  

            Dans la dernière conférence, nous nous sommes entretenu des trois niveaux de conscience, de la manière dont l’homme, pour parvenir à la maturité, doit passer du stade imaginaire, auquel il est centré sur soi, au stade symbolique où il s’ouvre au Tout Autre, où il perçoit un sens à sa vie et au monde en général. Nous avons noté que l’on accède à cet état par grâce, mais que l’on peut s’y préparer. L’éducation, en nous décentrant de nous mêmes pour nous ouvrir aux autres, joue ici un rôle tout particulier, mais elle ne saurait produire automatiquement cet établissement au niveau symbolique, que nous avons aussi appelé religieux, ou domaine de la conscience, niveau où nul ne peut décider à ma place.

            Nous nous proposons aujourd’hui de voir comment cette conception de la vie humaine s’articule avec la foi chrétienne.

  

L’initiation chrétienne

  

            Même si nous sommes très chrétiens, si nous vivons l’Evangile le mieux possible, même si, comme les Patriarches, nous n’avons voulu nous marier que pour procréer des adorateurs du vrai Dieu, nos enfants ne naissent pas chrétiens, ils peuvent tout au plus le devenir. Et il est d’ailleurs de notre devoir de les aider à le devenir. Pour cela la première chose à faire c’est de les baptiser.

             Et qu’est-ce que le baptême? C’est le premier sacrement de l’initiation chrétienne. S. Paul en donne la signification: « Par le baptême nous avons été ensevelis avec lui dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts pour la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle. » Rm 6, 4. Ailleurs il parle de mourir au péché pour vivre du Christ.

            Par le baptême nous sommes mis au tombeau avec le Christ pour ressusciter avec lui. D’ailleurs, autrefois, on manifestait cela en baptisant lors de la veillée pascale, lors de la fête de la Résurrection du Christ. Et l’on se souvenait que ce grand passage de Jésus s’est effectué pour la Pâque juive, mémorial de la sortie d’Egypte. De sorte que le baptême évoque toujours le passage de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie. Mais pour accéder à la terre promise Israël a dû descendre dans la Mer Rouge que Dieu écartait devant lui, de même le Christ affronte la mort, descend aux enfers et ressuscite. Celui qui est baptisé réalise ce passage symboliquement et sans risque, puisque Jésus a tout pris sur lui.

  

            Nous avons parlé l’autre fois des risques que nous courrons de stationner au premier ou au second niveau, c’est à dire de rester enfermé sur nous-mêmes ou sur nos principes. C’est ce que la tradition appelle l’homme ancien, ou encore la chair, état de l’homme qui ne s’ouvre pas vraiment à Dieu. C’est un état de péché, un état qui ne correspond pas à ce pour quoi Dieu nous a créés. Le baptème opère la rémission des péchés: il nous ouvre à Dieu et aux autres.

            On insistait beaucoup autrefois sur ce péché originel, et on le présentait de manière si odieuse que beaucoup se sont révoltés contre ce Dieu sadique qui se permettait d’envoyer en enfer tous les hommes sous prétexte que leur ancêtre avait mangé d’un fruit défendu. D’ailleurs maintenant on n’en parle presque plus. Nous essayerons d’en parler un peu plus tard. Notons seulement que nous trouvons ici une expression assez adéquate du péché et du salut: passer de l’état spontané et morbide d’enfermement sur soi à l’ouverture au Dieu d’amour qui donne la vie.

            Seul le Christ permet ce passage, et S. Paul le dit clairement: « Il est mort pour tous afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui qui est mort et ressuscité pour eux. » (2Co,5, 15) C’est sans doute plus fécond que de s’imaginer une souillure, une tache qui doit être lavée. D’ailleurs, le baptême est d’abord une plongée, une immersion, et l’aspect de mort y est aussi présent que celui de purification. Mais dans notre pratique de verser un peu d’eau seulement, c’est l’aspect lavage qui est souligné, au détriment de l’autre.

  

            Si important qu’il soit, le baptême n’est que le premier des sacrements de l’initiation: il doit être suivi de la confirmation et de l’eucharistie. Le baptême libère du péché, comme la traversée de la mer rouge a mis les hébreux hors de portée des Egyptiens qui voulaient les garder en esclavage. Le nouveau baptisé est donc comme au désert, ou comme un détenu qui sort de prison: il a été arraché à une situation d’oppression, mais il n’est pas définitivement sauvé pour autant, et s’agit pour lui de ne pas retomber dans un nouvel esclavage. Aussi la confirmation vient-elle lui donner une loi nouvelle: c’est la sacrement de l’Esprit Saint, de la loi nouvelle inscrite en nos coeurs et qui nous fait vouloir de l’intérieur ce que la loi ancienne, écrite sur les tables de pierre nous prescrivait de l’extérieur. Ce n’est sans doute pas pour rien que nous célébrons le don de l’Esprit Saint pour la Pentecôte, fête juive du don de la Loi à Moïse.             Avec la confirmation le néophyte a donc le guide pour avancer dans le désert, mais cela ne lui suffit pas: s’il n’a rien à manger, il ne tardera pas à défaillir. L’eucharistie est là pour le nourrir de la vie du Christ ressuscité, elle entretient en lui la dynamique de la reconnaissance et du don de soi.

             Les Orientaux confèrent ces trois sacrements dès la naissance, mais nous, plus sensibles à l’aspect rationnel des choses, nous attendons que le jeune soit capable de comprendre… ce que seule la grâce permet de comprendre… D’où la désaffection de la confirmation.

  

            Cette initiation chrétienne, cette nouvelle naissance correspond tout à fait à ce que nous avons appelé le troisième stade, le stade symbolique ou religieux. C’est l’accueil par l’homme de l’Esprit de Dieu qui vient renouveler son intelligence et ses forces, éclairer sa conscience et lui donner un amour véritable.

            Rappelons nous un des points importants de notre première rencontre: tant qu’on ne s’est pas ouvert à un stade, on ne peut pas comprendre ce qui s’y passe, on ne juge que d’après ce que l’on connaît. Seul un chrétien accompli peut comprendre ce qui se joue dans les sacrements, aborder le mystère du Christ et goûter l’Ecriture Sainte. C’est pour cela que l’on chassait de l’église les non-baptisés avant la liturgie eucharistique. Seulement ce n’est pas très démocratique: on ne pourrait plus le faire de nos jours. (Il semble cependant que les Francs-Maçons n’aient pas ces scrupules…) Mais même des baptisés confirmés et pratiquants ne vivent pas pleinement leur foi chrétienne: notre culture stérilise les sacrements.

  

La vie chrétienne aux différents niveaux.

  

            Essayons de caractériser les manières d’aborder le mystère chrétien selon le niveau qui domine dans notre vie.

            Au premier degré, celui qui est centré sur soi ne sera sensible qu’à ce qui le touche directement. Ainsi le Christ va être surtout un personnage de légende: le petit Jésus qui me console et qui doit faire des miracles pour moi. D’ailleurs Dieu lui-même se doit de me protéger en échange du culte que je lui rends. C’est pour cela que certaines personnes disent perdre la foi après telle souffrance: si Dieu existe, il ne devrait pas permettre qu’il m’arrive quelque chose d’aussi terrible. Ces gens n’ont jamais songé qu’ils ne sont pas les premiers à souffrir, et que le dieu auquel ils croyaient avant leur malheur permettait bien des horreurs. Mais ce n’était pas grave: ça ne les touchait pas personnellement. D’autres vont surtout voir en Jésus le juge de la fin des temps,  ils le craindront et tenteront de faire appliquer strictement les lois qu’ils lui attribuent. D’autres encore, retombés du second vers le premier, en feront le premier révolutionnaire, ou le premier hippie.

            Des sacrements on attend un effet immédiat et tangible, une protection, une force bien sensible. Et si rien ne se passe, c’est que ce n’est pas sérieux. Ainsi un paroissien me racontait que lors de sa première communion, un de ses camarades lui disait: « moi j’ai mangé avant un morceau de pain comme ça, et tu vois que ça n’a rien fait… » Il s’attendait peut-être à être foudroyé, comme les enfants de choeur qui faisaient exprès de toucher les vases sacrés malgré les interdictions du curé. Dans le même ordre d’idées, on s’attendra à ce que les enfants nés hors mariage soient tarés, et l’on croira damnées les personnes qui meurent sans les derniers sacrements.

  

            La Bible et la vie des Saints sont lues au premier degré: on croit que tout ce qui est écrit s’est vraiment passé comme cela, et l’on réagit violemment contre ceux qui en contestent l’exactitude.

  

            Pour l’au-delà de la mort, on craindra surtout les supplices de l’enfer, et les plus optimistes espéreront les délices du paradis. Mais la perspective de chanter perpétuellement des cantiques n’attire pas tellement. Ce qu’on espère vraiment c’est être libéré de la souffrance, et donc échapper à l’enfer et au purgatoire: pour cela on accumule des mérites, et l’on se fait un peu souffrir sur la terre pour faire plaisir à Dieu et qu’il nous le rende ensuite en bonheur au Ciel.

  

            Au second degré, on s’intéresse surtout au Jésus historique. On essaye de voir ce qu’il a été au-delà des histoires de bonne femme que l’on colporte à son sujet. Car malgré tout ce qu’il y a d’incroyable et même d’absurde dans les Evangiles, on ne peut pas ne pas prendre au sérieux certaines choses qui nous sont dites de Jésus. De plus, il a quand-même été pendant vingt siècles la référence de notre Occident: il faut bien le connaître un peu pour comprendre et apprécier notre patrimoine culturel. 

            Ainsi Jésus devient un maître de sagesse, comparable à Confucius et à Socrate. D’ailleurs, comme celui-ci, il a été rejeté par ses contemporains. Son message est intéressant car il conteste tous les pouvoirs en place, et on peut s’en servir pour essayer de bâtir un monde plus juste. Ceux qui s’intéressent un peu plus aux religions orientales voient en lui un de ces grands initiés que le Ciel envoie de temps à autre sur terre pour ramener les hommes égarés. Il s’inscrit dans la lignée de Bouddha, Zoroastre, Mahomet…

            Les sacrements sont réduits à leur aspect social: ils servent d’abord à « faire Eglise ensemble ». Ils sont l’occasion de faire entendre un message, de conscientiser les gens sur leurs responsabilités. Mais ils n’agissent que symboliquement, au sens du franc symbolique, c’est à dire qu’ils ne changent absolument rien. Les gens les demandent, alors pourquoi ne pas les leur donner? mais il faut bien leur expliquer que ce qui compte c’est l’engagement pris. Et peut-être que Dieu, s’il existe, aidera l’homme à les tenir.

           

            Les textes sacrés sont vus comme poésie, et comme d’excellents témoins des mentalités archaïques. Il est intéressant de reconstituer leur histoire, de confronter leurs doctrines avec d’autres documents, mais il n’est pas question d’en tirer un enseignement encore valable de nos jours.

  

            Pour ce qui est de l’au-delà, c’est un thème ennuyeux, et qui risque de nous détourner de nos tâches terrestres: il vaut mieux vivre comme si l’on ne devait jamais mourir. Seulement on ne peut pas toujours refouler la question de ce qui se passe après la mort. On peut bien essayer de se persuader que tout se termine dans la tombe, ce n’est pas très satisfaisant. Et il serait tellement injuste que certaines crapules aient joui de tous les plaisirs alors que d’honnêtes gens ont souffert toute leur vie. Non, la justice exige l’immortalité de l’âme et la rétribution après la mort.

             Et ce qui paraît le plus raisonnable, c’est de croire en la réincarnation: les méchants sont punis par une vie malheureuse et les bons récompensés par une situation avantageuse. Il n’y a plus de mystère et les gens sont incités à mener une vie morale.

  

            Si nous en arrivons au troisième niveau, celui que vise l’initiation chrétienne, tout prend un autre visage. Nous pouvons en particulier reconnaître Jésus pour ce qu’il est vraiment. Comme Pierre à Césarée, nous pouvons dire : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Cette profession de foi de Pierre, Jésus reconnaît qu’elle est bien l’effet d’une ouverture à la transcendance, puisqu’il lui répond: « Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas, car cette révélation t’est venue non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux. » S. Paul de son côté affirme : « Nul ne peut dire ‘Jésus est Seigneur’, s’il n’est avec l’Esprit Saint. » (1Co 12, 3.)

            C’est dans ce sens qu’on dit que la foi est un don de Dieu. L’homme peut certes s’y préparer, étudier, tâcher de conformer sa vie aux commandements, mais c’est Dieu qui la donne. Directement s’il le veut, ou par l’intermédiaire des sacrements, et en particulier du baptème, dont on dit qu’il donne la foi. Cela ne veut pas dire que le baptème dispense d’apprendre le catéchisme, mais il ouvre à Dieu celui qui le reçoit dignement. Ou il célèbre publiquement cette ouverture que l’Esprit a déjà réalisée.

  

            Jésus, donc n’est plus seulement l’homme remarquable, ni l’ami intime, il est aussi Celui qu’annonçaient les prophètes, Celui qui accomplit les Ecritures, le Verbe de Dieu, l’Alpha et l’Oméga, Celui en qui tout a été fait, le Principe de la Création, la Deuxième personne de la Trinité. Sa qualité de personnage historique ne l’empêche pas d’être Verbe de Dieu éternel fait homme, ni d’être l’ami, l’époux, qui frappe à la porte: « si quelqu’un entend ma voix et ouvre, j’entrerai pour dîner, moi près de lui, lui près de moi. » (Ap 3, 21)

  

            Les sacrements ne sont plus seulement de la magie ou des rites sociaux, mais, par le Christ, participation à la vie de Dieu. C’est dans toute le vie que l’on peut vivre le mystère du Christ dans ses divers aspects, et, selon sa vocation, être conformé au Christ époux, pasteur, ou serviteur, quand ce n’est pas au Christ souffrant, en attendant de partager sa gloire. Quelles que soient les modalités, il s’agit toujours de donner sa vie, car, comme le Christ, on reconnaît alors qu’on la reçoit de Dieu.

  

            L’espérance de la Vie éternelle change aussi de nature: il n’y a plus de peur de l’enfer ni d’attente de récompenses sensibles: c’est l’espérance d’un amour, d’une communion avec Dieu et les saints. Et si l’on est conscient que cette communion ne peut être parfaite qu’après la mort, on s’efforce de commencer à la vivre autant que possible dès ici-bas. On ne recherche pas tant les consolations de Dieu, que le Dieu des consolations.

  

Expressions théologiques

  

            La théologie classique exprime cela en d’autres termes: elle parlait d’état de grâce, en l’opposant à l’état de péché. Un légalisme desséchant nous a fait voir le péché uniquement comme transgression d’une loi arbitraire de Dieu. Dans le langage biblique, le péché est avant tout erreur. En hébreu le mot évoque le dévoiement, la perte du bon chemin, en grec hamartia signifie taper à côté de la cible. Toute l’Histoire Sainte nous montre Dieu qui essaye de tirer l’homme du péché, jusqu’à venir partager notre vie en Jésus-Christ. On connaissait depuis longtemps l’histoire d’Adam et Eve, mais ce n’est qu’en bénéficiant de la rédemption accomplie par le Christ que S. Paul peut théoriser le péché originel: cette histoire du jardin nous dit qu’en Adam, ce sont tous les hommes qui se détournent de ce qu’ils sont appelés à être, et nous pouvons le constater chaque jour. Mais le Christ nous libère, nous remet sur le chemin de la vie, nous arrache aux ténèbres de l’erreur.  En dénonçant le péché des hommes, il fait oeuvre de libération, car il nous signifie que la triste réalité que nous connaissons n’est pas la réalité ultime. Lui-même témoigne d’une autre vie, qu’il communique à ceux qui croient en lui. Nous retrouvons d’une autre manière l’insistance de l’Orient sur l’illusion dans laquelle se trouve l’homme spontané, illusion que seul l’homme qui en est sorti peut reconnaître.

  

            Et comment s’exprime ce péché originel? L’interdit de l’arbre du milieu du jardin rappelait à l’homme sa condition de créature limitée, différente de Dieu, de sorte que la transgression de l’interdit manifeste le refus de cet état de créature dépendante de Dieu.  Le serpent dit bien à la femme: « vous serez comme des dieux qui connaissent le Bien et le Mal ». Par ce mensonge il lui fait croire que Dieu leur a menti, qu’il veut se garder pour lui même ce qui est vraiment bon. Déjà la relation à Dieu est altérée, et la consommation du fruit ne fait que la mener à son terme. Désormais l’homme croit connaître le bien et le mal, c’est à dire qu’il projette sur l’extérieur sa propre image: le Bien c’est ce qui est de moi, le Mal c’est le reste.  Il n’attend plus que Dieu le lui indique, d’ailleurs il n’y a plus de place pour Dieu parmi les hommes. Bien des mythes africains expriment cela.

            Alors que l’homme est créé pour être ouvert aux autres et à Dieu, nous le trouvons spontanément fermé, en forme d’anneau. Toute la vie nous est donnée pour nous ouvrir, mais souvent nous refermons, en faisant parfois entrer telle personne, tel projet ou telle image de Dieu dans notre cercle, mais nous restons alors dans l’illusion du premier ou second niveau, nous restons dans le péché. Nous pouvons essayer d’ouvrir, mais si l’anneau est bien fermé, on peut tout juste l’élargir.

            C’est la grâce, l’amour prévenant de Dieu, qui vient briser cet enfermement. Si nous désirons nous en sortir, elle agit comme un coup de scie sur l’anneau, mais elle n’en fait pas plus: elle coupe le lien, mais c’est à nous de déplier, d’ouvrir vraiment. Alors la lumière peut se faire, la liberté progresser, la grâce nous inonder. Cette grâce se manifeste par les trois vertus théologales: la foi est la grâce qui opère dans le domaine de la connaissance, l’espérance dans celui du projet, et la charité dans celui de la relation aux autres et à Dieu. Ces vertus elles-mêmes s’opposent à ce qui caractérise l’état de péché: impression d’absurdité, fascination ou peur de la mort, solitude et absence de communication.

            Nous le disions au début: c’est par grâce que l’on accède au troisième niveau de conscience. Nous pouvons préciser maintenant: ce troisième niveau correspond à ce que la théologie appelle l’état de grâce, le salut, et que l’on caractérise par l’habitation en l’homme des trois Personnes de la Trinité. Plus il s’établit dans cet état, plus l’homme vit dans la justice, la paix et la joie, malgré les difficultés. Car s’il n’y a pas d’intermédiaire entre salut et perdition, le salut lui-même et une progression, un chemin sur lequel on peut avancer plus ou moins vite. Les sacrements, on l’a vu, donnent à celui qui les reçoit dignement cette grâce, cette lumière et cette force pour avancer.

  

Conclusion

            Le drame de notre Occident est de ne pas prendre tout cela au sérieux. Une des pires escroqueries est en particulier le rousseauisme qui, croyant l’homme naturellement bon, l’entretient dans l’illusion de n’avoir pas à se changer. Si les choses ne vont pas bien, dit-on , c’est la faute de la société. Il est vrai qu’une mauvaise société fait du mal à ses membres. Mais la meilleure des sociétés ne dispense pas l’homme de faire ce passage de l’enfermement sur soi à l’ouverture à l’autre. Faute de reconnaître l’état spontané comme un état de péché, de non-accomplissement, on n’invite pas les gens à en sortir. En théorie ou en pratique on fait comme si l’homme pouvait s’épanouir sans relation à Dieu, c’est à dire qu’on le prive d’une part essentielle de son être. L’homme envisagé par la pensée moderne en reste à un stade partiel de son développement, ce que la psychanalyse désigne du beau nom de perversion.

  

            Le drame de l’Eglise d’Occident est de ne pas prendre au sérieux la doctrine qu’elle professe, et de se fier aux mensonges du monde. De sorte que ses moyens de libération, la Parole de Dieu et les sacrements, en sont stérilisés. La plupart du temps, nous nous résignons à nos chaînes, même si le Christ les a rompues. Nous sommes comme des prisonniers au fond de leur cachot. Un jour le geolier décide de ne plus fermer la porte à clef. Mais si le prisonnier ne le sait pas, s’il n’essaye pas d’ouvrir la porte, il restera à croupir sur la paille humide, alors que rien ne l’empêche de sortir.

  

            Il me semble que l’évangélisation peut se résumer en peu de mots: c’est vrai, nous sommes en prison, mais le Christ en a brisé les verrous. Celui qui le désire a maintenant tous les moyens de venir à la lumière.

Le premier commandement

Mercredi 2 mai 2007

Le premier commandement 

  

  

  

Lorsqu’un scribe lui demande quel est le premier de tous les commandements, Jésus répond en citant Dt 6, 4 « Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. » Il ajoute aussitôt: voici le second (Lv 19,18) « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » S. Marc note que le scribe le félicite de sa réponse. S. Luc inverse les rôles en  mettant dans la bouche du légiste lui-même les deux citations, tandis que Jésus lui répond: « Fais cela et tu vivras. »              

            On voit par là qu’un large accord existait pour considérer que les commandements les plus importants ne se trouvaient pas dans la lettre du Décalogue. Ce n’est pas étonnant, d’ailleurs, car le Décalogue est réputé gravé par Dieu lui-même, alors que les commandements cités sont mis dans la bouche de Moïse. Si l’amour de Dieu est le précepte le plus important, ce n’est pas pour autant que Dieu lui-même peut nous le commander directement. Si l’amour est intimement lié à la liberté, nul ne peut ordonner: « aimez moi ». Même si nous dépensons beaucoup d’énergie pour nous faire aimer, notre désir, si fort soit-il, ne peut user de contrainte. C’est bien ce que reconnaît le Cantique des Cantiques: « Qui offrirait toutes les richesses de sa maison pour acheter l’amour ne recueillerait que mépris. » (Ct 8,7) Tout au plus pouvons-nous faire valoir les avantages que notre amour peut procurer. C’est bien ce que fait Dieu au début du Décalogue(Ex 20, 2): « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude. Tu n’auras pas d’autre dieux devant moi. (…) car je suis un Dieu jaloux, qui punis la faute des pères sur les enfants, les petits enfants et les arrières petits enfants pour ceux qui me haïssent, mais qui fais grâce à des milliers pour ceux qui m’aiment et gardent mes commandements. » 

            Le commandement explicite de l’amour de Dieu est donc donné par Moïse. Et encore, ce qui est à l’impératif, ce n’est pas l’amour mais l’écoute: « Ecoute, Israël … » D’ailleurs, rien de plus naturel que de demander, et même d’ordonner cette écoute quand on parle à quelqu’un. Si j’adresse la parole à une personne, je lui témoigne un minimum de considération. Il est juste qu’en retour elle m’en témoigne aussi en m’écoutant. Dans notre texte, c’est bien ce que demande Moïse. Et il ajoute au futur: « tu aimeras le Seigneur… » C’est comme s’il était persuadé que lorsqu’on écoute le Seigneur et ses merveilles pour les hommes, on ne peut faire autrement que de l’aimer. En somme, il donne moins un commandement qu’une prédiction, en faisant confiance à la cohérence et à la bonne volonté de l’homme. 

  

            Si le Dieu que nous présente la Bible est le Créateur qui prend soin de son peuple, une approche plus philosophique a son intérêt. Ce n’est pas seulement un individu divin et tout-puissant que nous adorons, mais le Dieu vivant est en même temps le Bien Suprême, l’Etre par excellence. On le dit même Amour. Et notre amour pour Lui ne se mesure pas aux belles paroles, aux belles pensées que nous pouvons Lui adresser, mais à notre intérêt pour ce qui est bon, vrai, un. Les Anciens en effet disaient en leur langage : unum, verum et bonum convertuntur cum ente. Ils signifiaient par là que tout ce qui est possède à un degré ou à un autre les qualités d’unité – ou de cohérence-, de vérité -opposée à l’illusion-, et de bonté -qui se traduit à nos yeux par la beauté-. Si, du fond du coeur, nous recherchons la vérité,  l’unité de notre être et l’unité avec les autres, si nous aimons le bien, nous aimons Dieu. A l’opposé, quoi que nous puissions vivre dans le domaine cultuel, si nous n’avons aucun souci de vérité et de cohérence, si nous nous avons plaisir à faire du mal ou si nous nous complaisons dans la laideur, nous n’aimons pas vraiment la vie, nous n’aimons pas Dieu. Et, quoi qu’en dise la phrase du décalogue citée plus haut, c’est nous qui nous punissons et qui préparons un funeste avenir à nos descendants lors qu’ainsi nous haïssons ce qui peut nous apporter le bonheur. 

            Malgré les dogmes en vigueur dans notre société, où il est de bon ton d’affirmer que tout se vaut et qu’il n’y a pas de vérité, les traditions spirituelles affirment que tout ne se vaut pas. Avoir une conception du monde qui correspond à la réalité et être dans l’illusion totale n’ont pas les mêmes conséquences, encore qu’il soit bien difficile de voir les choses comme elles sont réellement et que toute illusion repose sur une part de vérité. Aimer et haïr ne correspondent pas à la même attitude, et, pour en rester à la logique formelle, affirmation et négation ne se réduisent pas l’une à l’autre. La négation en effet se détruit elle-même puisque la négation d’une négation vaut une affirmation. Et lors qu’on mélange les deux, on en arrive à des impasses comme le paradoxe du menteur: quelle valeur attribuer à l’affirmation « Je mens toujours »? Il y a en effet mélange car le contrat tacite de l’affirmation consiste à dire ce qui est, ou au moins ce que l’on pense, alors que mentir revient à dire ce qui n’est pas. 

            Et nous sommes bien là au coeur du problème. Amour et vérité correspondent en effet à l’affirmation, ou plutôt au consentement à ce qui est, alors que haine et mensonge s’apparentent à la négation. D’un côté c’est l’acceptation, de l’autre le refus. Est-ce donc que notre attitude correspond à un oui ou à un non? Est-ce que nous acceptons ce qui est en dehors de nous ou est-ce que nous le refusons? Et cela se diffracte en plusieurs directions. 

            Sur le plan des idées, nous retrouvons la question de la vérité, définie comme adequatio rei et intellectus. Est-ce que j’accepte de me laisser enseigner, et par là de modifier mes représentations, ou est-ce que je me contente de ce que j’imagine? En d’autres termes, est-ce que j’attribue une certaine consistance à la res qui me résiste ou est-ce que je me complais dans l’image que je m’en fais? Plus simplement encore, y a-t-il quelque chose d’intéressant en dehors de moi? Si oui, je puis vivre dans l’émerveillement pour tout ce que je découvre; si non, je concentre en moi-même toute vie digne d’être vécue et je suis finalement le seul à exister vraiment: Dieu -ou plutôt le fantasme divin- avant la Création. 

            Sur le plan relationnel, est-ce que j’accepte de bon coeur l’existence des autres -Dieu et le prochain-, ou est-ce que je la refuse? Suis-je favorable à leur vie, -c’est là aimer- ou désirai-je leur destruction, -c’est la haine-? 

            Mais la vie est une: celle d’autrui est la mienne. Si j’aime, pas de problème, mais si je hais, si je désire la destruction de l’autre, je me retourne en quelque sorte contre moi aussi. En niant l’autre, je me nie moi-même. Mais la logique du mensonge a ses ruses, et pour pouvoir réfuter l’évidence élémentaire que les autres sont comme moi, que je suis un avec eux, je n’ai pas d’autre solution que de me croire d’une essence différente, de me mettre sur un plan supérieur, de sorte que ma vie seule ait de la valeur. Et comme un être ne peut être que créature ou créateur, en refusant le statut de créature semblable aux autres, je me prends pour le Créateur, mais avant qu’il n’ait eu la malencontreuse idée de créer tous ces êtres qui ne sont pas moi. 

            En ce qui concerne la réponse à Dieu, L’aimer revient à aimer la vie qui vient de Lui, la respecter en moi et dans les autres, reconnaître avec gratitude que je ne suis qu’un élément d’un ensemble ordonné dont je n’ai pas inventé les lois. Mon souci sera d’y tenir ma place au mieux, en faisant mon possible pour contribuer à l’harmonie générale. Le refuser, en niant toute transcendance ou en s’opposant à Lui, revient encore une fois à vouloir prendre sa place, sans doute pour faire mieux que Lui. 

            En résumé, nous pourrions dire que tout se joue dans notre attitude vis à vis de ce qui est autre. En acceptant l’altérité, je dis oui à la vie, en la refusant je me prends pour un dieu qui  n’est que la caricature de Celui qui se révèle dans le Tradition biblique. 

  

            Revenons, en effet, aux premières pages de la Bible. Et même un peu avant, si cela a un sens. Si Dieu est le Créateur, par définition, « avant » qu’il ait créé, Il est tout, puisque rien d’autre n’existe. Et en se mettant à créer, Il accepte de n’être plus tout, puisque d’une certaine façon, Il se retire pour faire de la place à d’autres êtres. Aventure risquée, certes, mais assumée au plus haut point avec la création des êtres libres que sont les anges et les hommes. Aventure de l’altérité. Mais est-ce pour autant que Dieu crée l’altérité en commençant la Création? Les monothéistes stricts répondraient sans doute oui, mais la foi chrétienne dit non: de toute éternité Dieu est Trinité, un, certes, mais en trois Personnes. C’est parce que le Père et le Fils sont distincts que peut s’établir entre eux l’Esprit d’Amour qui fait qu’Ils ne sont qu’un. C’est d’ailleurs le propre de l’amour de faire en sorte que deux personnes puissent ne faire qu’un tout en restant deux. Mais aussi le propre de la personne de n’être soi-même qu’en étant unie à autrui, en acceptant avec reconnaissance l’altérité. 

            Il y a donc de l’altérité en Dieu: chacune des Personnes accepte de n’être pas tout et accueille les autres avec gratitude. Et cette altérité ne tourne pas en rond à l’intérieur de la Trinité: elle s’ouvre sur la Création. En effet, si l’on reprend les anthropomorphismes bibliques, on peut dire que le Père ne veut pas garder jalousement son Fils, mais qu’il veut lui donner une épouse: c’est ce qui motive la création de l’humanité. Mais le mariage suppose le consentement mutuel: c’est pour cela que l’homme est doté de liberté. Le récit du jardin d’Eden l’exprime par la présence de l’arbre de la connaissance du bien et du mal dont on a la possibilité matérielle de cueillir les fruits bien que Dieu l’ait interdit. Respecter l’interdit c’est dire oui à Dieu et reconnaître la condition de créature en acceptant de ne pas disposer de tous les arbres, le transgresser c’est vouloir disposer de tout, et au delà être tout sans laisser de place à Dieu et à quiconque. C’est bien ce que fait miroiter le serpent: « vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal ». 

            La Tradition rapporte d’ailleurs qu’une épreuve analogue et assortie à leur nature spirituelle a été auparavant proposée aux anges: étant libres, ils ont eu à accepter ou à refuser leur condition de créature limitée: être autre que Dieu, n’être pas tout. On dit que parmi eux certains ont dit oui une fois pour toutes, et qu’ils sont ainsi établis dans une béatitude éternelle, mais qu’à la suite de Lucifer d’autres ont dit non. En n’acceptant pas leur condition ils s’enferment dans un mensonge qui est en même temps refus de la vérité et de la vie. Faute de reconnaître le vrai Dieu et de consentir à son amour, ils divinisent l’image agrandie de leur refus de l’altérité et la proposent à l’adoration des hommes. Un dieu qui serait tout et n’admettrait pas que rien existe en dehors de lui, qui ne créerait en fait que pour asservir et même détruire. La négation même du vrai Dieu et dont la devise serait « Moi et Moi seul ». 

            Par ces propos imagés, nous pouvons voir la redoutable puissance de la négation. Faute de pouvoir annihiler Celui qui est, elle en crée une image pervertie et par là-même perverse. Elle pervertit aussi la jalousie divine. Jalousie et zèle viennent du même mot grec. La jalousie de Dieu n’a rien de négatif. Elle exprime l’intensité de son désir, son zèle passionné de voir vivre ses créatures, étant bien entendu qu’elles ne peuvent vivre vraiment qu’en acceptant leur dépendance, et qu’en se détournant de Lui elles se détournent de la vie. La jalousie de Dieu veut que l’autre soit autre pour qu’une relation d’amour véritable puisse s’établir. Elle veut avoir pour vis-à-vis des sujets actifs et bien vivants. Bien différente est la jalousie diabolique et humaine: elle consiste à vouloir être tout pour l’autre, à être le seul à pouvoir le faire vivre. Elle lui dénie toute autonomie, tout désir propre. Celui qui s’en laisse contaminer se prend en fait pour le faux dieu décrit plus haut qui n’admet l’existence des autres que pour les manipuler et les anéantir. L’autre n’est alors plus qu’une sorte de miroir qui renvoie au jaloux l’image de sa puissance imaginaire. Et comme cette image n’est jamais parfaite, le jaloux est toujours malheureux.   

Le récit biblique nous fait comprendre qu’en tant que fils d’Adam, nous sommes tous plus ou moins marqués par cette jalousie, ce refus de l’altérité, ce « non » primitif. Nous ne pouvons retrouver le chemin de la vie qu’en reconnaissant cette négativité qui nous habite  et en décidant de lui dire non, comme à tout ce qui nous incite à refuser l’altérité, à nous prendre pour le faux dieu. Il faut prendre au sérieux ce qui nous est raconté là, non pas comme un événement historique, mais comme une parabole de ce que nous vivons à chaque génération. Et pour mieux comprendre notre attitude vis-à-vis de Dieu nous avons à examiner la façon dont Adam Le perçoit à la fin de l’aventure.

            « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. » Dieu est une menace pour l’homme, et en même temps il suffit de se mettre sous le couvert d’un arbre pour échapper à son regard. Cela correspond bien aux insinuations du serpent: « Pas du tout! Vous ne mourrez pas! Mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez vos yeux s’ouvriront et que vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » Il s’agit bien d’un jaloux ordinaire qui veut garder pour soi ce qui est vraiment bon. Et comme il est impuissant à le protéger, il use de mensonge. Et d’ailleurs en affirmant « Dieu sait que… » le serpent fait comprendre qu’il  lui est supérieur puisqu’il est capable de dire ce qu’il sait. Il faut que nos premiers parents soient bien naïfs pour trouver désirable de devenir semblable à un tel dieu… Et pourtant c’est ce que nous faisons le plus souvent quand nous nous laissons aller à la jalousie.

            Tout le travail de Dieu, au cours de l’histoire du salut, est de faire comprendre aux hommes qu’Il n’a rien à voir avec l’image que nous lègue Adam et qui est fort peu aimable. C’est ce que l’on appelle la Révélation, qui culmine dans le Christ. Il prend soin, avant même de donner ses commandements, de rappeler qui Il est: « Je suis le seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude. » C’est en apprenant à le connaître que les hommes pourront L’aimer de bon coeur, et entrer avec Lui dans une alliance où Lui-même vient en l’homme par son Esprit. C’est le faux dieu qui ordonne à l’homme de se soumettre et qui prétend se faire aimer par la contrainte, à l’image des pires des hommes. Le Vrai au contraire passe par l’intermédiaire des hommes pour nous demander d’écouter, de méditer, de voir la différence entre l’amour et la haine, la vérité et le mensonge, la vie et la mort. Il nous invite au oui, mais ne peut nous empêcher de dire non, de nous enfermer dans l’illusion de la toute-puissance. Mais il ne nous y laisse que jusqu’à un certain point, car si, dans le Christ, il se laisse rejeter et même tuer, la Résurrection inflige un démenti magistral aux prétentions humaines et  montre bien que la puissance de la vie surpasse tous les refus. Loin de tuer la vie, celui qui choisit la négativité ne fait que s’en priver soi-même.                   

  

            Nous en sommes ainsi conduits à la question de l’amour de soi. S’il faut aimer son prochain comme soi-même, ce n’est pas un beau cadeau qu’on lui fait lorsqu’on ne s’aime pas. Pourtant l’amour de soi a plutôt mauvaise réputation, et l’Evangile contient des paroles assez dures. « Qui veut sauver sa vie la perdra.»…

            C’est que l’amour de soi comporte un certain paradoxe. En effet, l’amour signifie un décentrement : celui qui aime donne la priorité à l’objet de son amour, et lui accorde autant et même plus d’intérêt qu’à sa propre personne. L’amour de soi reviendrait alors à un mouvement immobile : se décentrer pour se recentrer au même endroit. Mais ce paradoxe ne subsiste que si le « moi » est  unique et sans distinction. En fait notre moi est multiple, et nous avons pour mission de l’unifier. Il comporte en particulier de nombreuses images en plus de l’être mystérieux à nos yeux que nous sommes pour Dieu.

            Ainsi, nous avons le choix. Nous pouvons nous complaire dans telle ou telle image, et même de lui rendre un culte avec de nombreux sacrifices, comme nous pouvons chercher à laisser s’exprimer cet être profond qui n’est pas totalement manifesté. Le premier amour de soi est idolâtre, fermé à l’altérité, et s’apparente plutôt à la jalousie, alors que le second, ouvert à l’inconnu, comporte réellement un décentrement, puisque le moi empirique accepte de céder la place à un moi plus grand qu’il doit en quelque sorte épouser. « Nous serons semblables à Lui parce que nous Le verrons tel qu’Il est » dit S.Jean.

 « Le moi est haïssable », avait-t-on coutume de dire. C’est juste si ce moi désigne ces images partielles de notre personnalité auxquelles nous nous identifions si souvent, ces rôles auxquels nous risquons de nous réduire et qui définissent alors nos relations. Mais si ce moi évoque ce que je suis au plus profond, ce que Dieu attend de moi, je ne puis le mépriser sans mépriser en même temps Dieu qui le crée et qui l’aime. Si j’aime Dieu, ou pour parler plus justement, si je demeure dans l’amour de Dieu, j’aurai pour moi-même la charité que je veux exercer pour le prochain : L’amour véritable est un, comme tout ce qui vient de Dieu.

            D’ailleurs cette unité se retrouve entre les vertus théologales. Foi, espérance et charité sont intimement liées, puisqu’elles correspondent à l’action de la grâce divine dans ces trois composantes de notre esprit que sont la connaissance, le projet et la relation. Coupé de Dieu, dans le péché, l’homme a un sentiment d’absurdité, est fasciné par la mort, et se trouve isolé des autres ou en conflit. Si la grâce l’illumine, l’absurdité apparente du monde fait place à la foi, la mort perd son aiguillon dans l’espérance de la résurrection, et la charité vient réguler les relations. En d’autres termes, cette charité est suscitée en nous par l’Esprit Saint. Elle est même, selon certains spirituels, l’Esprit Saint en personne qui vit et agit en nous. Elle illumine tout notre être et en fait un « oui » enthousiaste. « Oui » à Dieu, « oui » aux autres, « oui » à cette merveille que je suis, bref, « oui » à la vie, « oui » à ce qui est. Elle ne manque pas pour autant de lucidité et discerne les attitudes qui lui sont contraires. Elle oppose alors un « non  à ces refus de la vie, mais un « non » qu’on pourrait dire chirurgical. En effet, ce « non » concerne ce qui est dévoyé, mais ne s’adresse jamais à l’être lui-même. S’il condamne  le péché, il ne rejette pas le pécheur et en attend avec patience la conversion.

  

Nous sommes donc invités au discernement, à l’art de faire des différences. Repérer les diverses attitudes, les nôtres et celles d’autrui,  examiner les diverses représentations que nous nous faisons de Dieu, d’autrui et de nous-mêmes. C’est nécessaire pour que nous puissions effectuer un chois éclairé : notre amour n’est en effet puissance de vie que s’il s’adresse à ce qui est bon, car, comme nous l’avons déjà vu, aimer le mal revient à refuser la vie. Aimer, par exemple, l’image de Dieu que présente le serpent constitue l’archétype du péché humain, et c’est une réaction saine que de refuser de l’adorer. On constate d’ailleurs qu’au cours de l’Histoire Sainte Dieu ne demande un culte qu’après avoir manifesté au peuple d’Israël sa bienveillance et son amour en le libérant de la servitude. Comme s’il avait attendu que la confusion ne fût plus inévitable entre ce qu’Il est et les images qu’on s’en fait. D’ailleurs le premier commandement du Décalogue interdit d’en faire des images, et les images mentales ne sont pas moins funestes que les images matérielles. Ce n’est donc que quand on est certain de sa bonté qu’il est bon d’adorer Dieu, et même de l’aimer.

Comme ce qui est bon se manifeste tel par sa beauté, nous avons ainsi à développer en nous l’attrait naturel pour le beau. Certes les goûts sont différents selon les individus et les cultures, mais au-delà d’une esthétique superficielle et des canons de la mode, la beauté véritable parle d’elle-même, et d’une manière ou d’une autre évoque celle de Dieu. Ainsi la beauté d’un visage ne réside pas dans la finesse des traits physiques, mais dans ce qui transparaît de l’état de la personne. Et l’on peut être défiguré par des sentiments négatifs ou au contraire transfiguré.

Si la beauté sensible a son importance, c’est plus encore à celle des attitudes ou des idées que nous devons être attentifs. En nous laissant attirer par cette beauté morale, nous sommes conduits à la faire nôtre, comme si son éclat se communiquait à ceux qui la contemplent. D’ailleurs, si nous considérons toute beauté comme un reflet de la Beauté suprême, en aimant ce qui est beau nous ne désirons pas seulement un bien inerte, fût-il spirituel, mais nous répondons à un Amour actif qui nous précède, à l’Amour même qui nous crée en nous invite en son jeu.

Peut-on donner meilleur conseil que de s’y livrer ?

  

           

Négativité

Mercredi 2 mai 2007

De la négativité 

Ou 

 La perversion de toutes choses humaines. 

  

  

  

S’appuyant sur le fait qu’à un certain âge l’enfant s’affirme en disant non, certains cultivent l’esprit d’opposition. Le refus semble le fond de leur philosophie, comme si dire oui menaçait leur identité, peut-être même leur existence. Tout consentement leur est suspect.  Si ce travers est caricatural chez certaines personnes, un peu d’observation montre que nous en sommes tous plus ou moins affectés.

Certes, aucun oui n’aurait de valeur s’il n’y avait la possibilité de dire non. Mais oui et non sont loin d’être équivalents. Même en logique formelle où l’on peut les symboliser par 1 et 0 car ils ne traduisent que la présence ou l’absence de tel ou tel prédicat, ils n’ont pas les mêmes propriétés : la négation d’une négation est en effet une affirmation. Dans la vie courante les choses sont beaucoup plus complexes, mais finalement la question fondamentale est de savoir si nous disons oui ou non à la Vie. Cette majuscule peut choquer certaines personnes, car elle semble reconnaître une certaine transcendance à un ordre qui nous dépasse. Les Orientaux parlent de Dharma, les stoïciens de Logos, d’autres de Grande Vie, de Tout ou de volonté de Dieu … Nous pouvons dire oui à l’existence de cet ordre, ou au contraire le nier. Et si nous commençons par cette négation,  il y peu de chances pour que notre vie soit très positive.

Etant donné le caractère contingent de notre existence, nous avons toujours le choix d’accepter ou de refuser de nous insérer dans le grand courant de vie qui nous porte. Il suffirait ainsi d’arrêter de respirer pour que notre vie biologique s’éteigne… Mais le oui à la vie est tellement inscrit dans notre chair que malgré notre volonté éventuelle notre corps continue de respirer. En fait nous avons le choix entre consentir de bon cœur et subir de mauvais gré. Dans les relations avec les autres le consentement se traduit par l’amour, et l’autre disposition par la jalousie. Haine est sans doute trop fort, mais bien souvent il nous arrive de penser qu’il vaudrait bien mieux que tel ou tel n’existe pas, au moins dans notre sphère. N’est-ce pas en quelque façon lui refuser le droit à la vie ?

Les traditions spirituelles expriment de diverses manières cette propension à la négativité et proposent des voies pour en atténuer les funestes conséquences. Ainsi, les Orientaux insistent sur l’illusion -cause de tous les maux- dans laquelle nous vivons spontanément, et le christianisme professe le dogme du péché originel. Ces doctrines considèrent que l’attitude spontanée de l’homme a quelque chose de perverti, et que sa vision du divin et de lui-même est illusoire tant qu’il ne bénéficie pas d’une révélation. Ainsi, lorsqu’on emploie pour parler de Dieu les mots que l’on emploie pour parler des hommes, on court de grands risques de faire des contresens. C’est à éviter ces malentendus que nous invitons dans les lignes suivantes, en utilisant le langage et les écrits de la Tradition chrétienne.

  

Une des premières affirmations de la Tradition biblique est que Dieu est créateur. Nous y sommes tellement habitués que nous n’en tirons pas les conséquences. Mais rapportons nous en pensée « avant » la Création. Dieu est alors tout, puisque rien n’existe en dehors de Lui avant qu’Il n’ait créé. Par le fait même de créer, Il consent à n’être plus tout, et Il constate que c’est bon, c’est même très bon. Pour Dieu, créer revient à désirer et à réaliser l’existence d’autres que soi, à dire oui à l’altérité, avec tous les dangers que cela comporte. Il ne crée pas  seulement des êtres inférieurs qu’il pourrait manipuler à sa guise, mais Il fait l’homme à Son image et à Sa ressemblance », c’est-à-dire dotés de liberté, de la capacité de dire oui ou non. Il a semble-t-il auparavant créé les anges avec des qualités semblables.

C’est là que tout se complique. Le « non » de Dieu pourrait, s’il existe, supprimer la créature et la plonger dans le néant. Mais le « non » de la créature n’a pas cette puissance destructrice. Il n’en a pas  moins une redoutable efficacité, surtout à l’encontre de celui qui le profère.

Les récits bibliques évoquent cela dans leur langage imagé : en donnant à l’homme tous les arbres du jardin d’Eden sauf celui de la connaissance du bien et du mal, Dieu lui procure l’occasion de consentir à sa condition de créature limitée ou de la refuser. En effet, vouloir disposer de tout sans exception, par une funeste confusion entre avoir et être, revient à  vouloir être tout, comme Dieu « avant » la Création. C’est bien ce que fait miroiter le serpent : « vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal. »  En mangeant le fruit défendu, nos premiers parents, en fait, disent non à leur condition de créature, non à la vie telle que Dieu la leur donne, non à Dieu lui-même. Ils ne suppriment pas pour autant leur existence, mais ils en brisent l’élan. L’harmonie de la création en est alors pervertie, et la vie humaine marquée par cette négativité qui se traduit par la jalousie, à l’œuvre dès les pages suivantes .

Mais Dieu lui-même se dit jaloux. La jalousie de Dieu et celle des hommes sont-elles semblables ? Loin de là ! Jalousie et zèle viennent du même mot grec, qui désigne l’ardeur, l’empressement. La jalousie de Dieu est son désir d’avoir en face de soi des créatures libres, capables de répondre à Son amour. Elle veut que l’autre soit autre pour qu’une relation véritable puisse s’établir. C’est une jalousie créatrice, qui ne demande qu’à donner à celui qui veut recevoir, mais qui ne peut s’imposer. Elle est un autre nom de Son amour. C’est d’ailleurs sous ce même nom que la jalousie humaine se déguise. Elle consiste en effet à vouloir être tout pour celui que l’on prétend aimer, à ne pas supporter qu’il trouve un intérêt à autre chose que moi. C’est une extension abusive à toute la vie de ce qui peut se concevoir sur le plan sexuel dans le cadre du mariage. Je suis le seul à pouvoir légitimement t’apporter du plaisir, finalement à pouvoir te faire vivre. Le Créateur lui-même n’a pas de telles prétentions puisqu’Il laisse libres ses créatures. Etre jaloux revient à se prendre non pas pour le Dieu qui se révèle dans la Tradition biblique, mais pour ce monstre dont la toute-puissance se déploierait  en soumettant les autres, ou même en les détruisant s’ils ne veulent renoncer à leur identité… Tu ne dois être que ce que j’ai décidé que tu devais être : pour moi, pour moi seul.  La solitude est d’ailleurs l’idéal du jaloux, car en fait il se considère comme le seul de son espèce : tous les autres sont inférieurs et à son service. Leur existence ne se justifie que si elle lui renvoie une image conforme à ses prétentions.

La jalousie des hommes est ce que devient l’amour quand il est marqué par la négativité, par le non à l’altérité. Enlevons cette négativité et nous trouvons la jalousie divine, c’est-à-dire l’amour pur.

  

Nous en venons ainsi naturellement à un autre terme susceptible d’interprétations différentes selon qu’il a Dieu ou l’homme pour sujet : la gloire. Pour les hommes, la gloire a beaucoup à voir avec le regard des autres : c’est la reconnaissance des qualités que l’on a pu mettre en œuvre, la renommée qui en découle et qui fait que l’on est placé au dessus du commun des mortels. Elle est moins liée à ce que nous avons fait qu’à la façon dont les autres en parlent. Instable et passagère, la gloire humaine est assez ombrageuse : une gloire montante éclipse vite les gloires antérieures, et les Anciens savaient bien que la roche Tarpéienne est proche du Capitole. D’une certaine manière, même si c’est à partir de leurs propres actes, les hommes reçoivent  la gloire les uns des autres, de sorte que plus on souhaite la gloire, plus on dépend d’autrui. Paradoxalement, la gloire humaine –ou plutôt son appétit- souligne notre pauvreté, notre dépendance.

La gloire de Dieu exprime au contraire Sa puissance créatrice, le rayonnement qui émane de Lui et Lui fait donner la vie. Lorsque l’homme glorifie Dieu, il ne Lui apporte rien, mais il dit oui à cette puissance créatrice, il s’y expose, comme on peut se chauffer au soleil. Loin de faire de l’ombre à quiconque, la gloire de Dieu illumine ceux qui la reconnaissent.  Rendre gloire à Dieu c’est accepter joyeusement que Sa  puissance fasse en nous son œuvre qui consiste à nous élever jusqu’à Lui. Les derniers chapitres de l’évangile de s. Jean évoquent cet échange de glorification entre le Père, le Fils et les fidèles. Certains auteurs disent que cette gloire n’est rien d’autre que l’Esprit Saint, souffle d’amour qui unit le Père et le Fils et que ce dernier répand sur les hommes. C’est Lui en effet qui donne à l’homme toute sa grandeur, qui le divinise. 

Comme le Bien, la gloire de Dieu se diffuse et se communique généreusement. On dit ainsi que nos premiers parents étaient vêtus de gloire. En disant non, ils se retrouvent nus, et à leur suite nous nous efforçons de colorer nos tuniques de peau en nous parant de belles actions par lesquelles nous nous distinguons du commun : c’est ce que nous appelons la gloire !

  

A la gloire, on associe souvent la puissance, qu’on appelle pouvoir lorsqu’elle se déploie sur d’autres hommes. Le pouvoir sombre si souvent dans l’abus que certains le considèrent comme une mauvaise chose et en viennent à faire de l’impuissance une vertu. C’est s’interdire d’imaginer un pouvoir qui ne soit marqué par la négativité, qui ne se manifeste autrement qu’en contraignant les autres, c’est à dire en les empêchant de vivre comme ils le veulent. En ce sens, le pouvoir des uns nie la liberté et le pouvoir des autres. Peut-on trouver pire caricature de la puissance, et même de la Toute-Puissance de Dieu ? En effet, le pouvoir divin consiste à faire exister des êtres libres et à se réjouir de leur liberté, au risque de les voir se détourner et sombrer dans le refus.

La notion d’identité personnelle peut aussi être vécue de manières diverses. Pour autant que nous puissions connaître celle de Dieu, nous pouvons considérer qu’elle est relationnelle. En effet, on ne peut parler de père que par rapport à un enfant et à un amour, de fils que par rapport à un père et à un amour, et d’amour que par rapport à deux personnes. Dans la Trinité, chaque personne reçoit son nom, et donc son identité, des deux autres. Chacune est ainsi un « oui » aux deux autres. Les revendications identitaires des hommes sont animées d’un tout autre esprit. D’une part, on s’affirme bien souvent contre les autres, d’autre part l’identité apparaît comme si intime qu’elle ne saurait dépendre de quiconque. « Je suis moi et c’est tout. »  Nous avons là une expression adéquate de l’individu, de cet être abstrait qui existe par soi-même et n’a de compte à rendre à personne. « Je suis moi et c’est tout », c’est-à-dire que ce qui pourrait exister en dehors de moi n’est rien, ou au moins n’appartient pas à mon monde et ne saurait par là m’affecter. Encore une expression du refus de l’altérité. Le « JE SUIS » de Dieu, dépourvu de ce funeste retour sur soi, est au contraire fondamentalement créateur : en étant, il donne vie aux autres êtres.

  

La créativité de Dieu suscite ainsi de l’altérité. C’est ce qu’arrivent à faire aussi les artistes véritables. Leurs œuvres, même si elles obéissent à des canons bien précis, apportent quelque chose de nouveau. Ce n’est pas seulement dans le domaine des Beaux-Arts que cette créativité peut se déployer, mais les métiers les plus communs peuvent en être l’occasion. Chaque fois que l’exécutant se met de tout cœur au service de l’œuvre qu’il accomplit, pourvu qu’il ait les compétences, il crée de la beauté. S’il maîtrise assez les techniques, s’il est suffisamment libre par rapport à ses soucis, le virtuose atteint une qualité à laquelle peuvent être sensibles toutes les personnes de bon goût . Même si ses œuvres sont reconnaissables à leur style, chacune a quelque chose d’original et touche en même temps l’universel. A l’opposé, certaines personnes « signent » tout ce qu’elles font par leurs obsessions, leurs petits côtés, et l’aspect répétitif de ce qu’elles produisent fait qu’on y découvre difficilement autre chose que l’expression de leurs petits soucis. Comme les animaux marquant de leurs odeurs leur territoire, elles balisent leur monde des images de leur particularisme fermé, comme si elles ne se sentaient bien qu’entourées de miroirs magiques où elles peuvent admirer à loisir l’image avantageuse dans laquelle ils se complaisent. Au lieu de créer par une dynamique désintéressée, interne et naturelle, elles ont besoin de produire pour se prouver qu’elles sont. On reconnaît là les effets d’un manque de confiance en soi, ou plutôt d’un manque de confiance en une vie qui nous est donnée et qui passe à travers nous. Au contraire celui qui dit oui à cette vie s’offre comme un instrument intelligent à la créativité originelle qui fait passer toute chose du néant à l’existence.

  

  

            Par ces quelques exemples nous voyons comment la négativité affecte notre humanité et tord la plupart des notions les meilleures. Serait-ce à dire qu’il ne faudrait jamais dire non ? Avant l’entrée de la négativité dans le monde, sans doute. Mais puisque depuis longtemps le non est à l’œuvre, si nous ne voulons pas en être totalement victimes, nous n’avons d’autre solution que de nous y opposer. Dire oui à la vie nécessite de dire non aux non qui nous précèdent en nous et autour de nous. C’est la délicate question du discernement. Et depuis que nos premiers parents ont mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, les choses sont bien embrouillées. Il nous paraît en effet évident que le bien, c’est nous, et le mal, c’est les autres. A moins que l’éducation n’ait réussi un tel gauchissement que nous n’ayons que mépris pour nous-mêmes et surtout pour les nôtres. Comment donc discerner ? comment donc reconnaître ce qui va dans le sens de la vie ?

  

            Certains refusent toute notion de bien et de mal et considèrent les valeurs morales comme de pures créations culturelles. D’autres considèrent que l’homme est tellement perverti par le péché originel que seule la parole de Dieu peut lui permettre de s’orienter, car même sa raison est obscurcie. Il est vrai que si l’on considère les derniers siècles, les idéologies qui ont refusé le christianisme et ne se sont appuyées que sur des raisonnements prétendument philosophiques, malgré leurs bonnes intentions, ont généré bien des malheurs et pratiqué sans scrupules des massacres jusqu’alors inouïs. Ce n’est pas pour autant que la tradition catholique discrédite cette faculté caractéristique de l’homme. Elle lui accorde même une place importante, comme en témoigne toute la théologie. Il s’agit seulement de ne pas lui demander plus qu’elle ne peut fournir –comme de se prononcer sur le sens- et de ne pas la réduire à la faculté de tenir des raisonnements. On n’oublie pas en effet que ratio évoque d’abord la proportion. Ainsi l’enchaînement logique des arguments ne suffit pas pour qu’une opinion ou une attitude soit rationnelle, mais encore faut-il qu’elle soit équilibrée, mesurée. En d’autres termes qu’elle s’inscrive dans le logos qui organise le monde. Cette notion fait appel à une autre faculté de l’esprit humain : l’intuition. L’intuition ne démontre rien, mais elle suggère un sens. Unie à la raison, elle participe à la conscience morale de l’homme. C’est par cette conscience, que la théologie catholique considère comme l’écho de la voix de Dieu en nous, que l’homme est capable de discerner le bien et le mal, ce qui est oui à la Vie et ce qui s’y oppose. Certes, bien des préjugés culturels ou personnels parasitent souvent la voix de la conscience et peuvent fausser notre jugement. Là encore nous avons la possibilité de dire oui ou non à cette voix plus profonde qui résonne en nous et qui s’exprime aussi chez les meilleurs des hommes. L’intériorité, la vie spirituelle, désigne l’attitude de celui qui accepte qu’il y ait en lui autre chose que ce qu’il connaît déjà, et qui, au lieu de porter des jugements hâtifs, se laisse enseigner sur le bien et le mal.

            Lorsque ce discernement est effectué, nous avons le choix. Devant les refus, les non à la Vie, nous pouvons nous faire complices ou au contraire nous opposer. Mais il faut alors prendre garde de ne pas se laisser entraîner dans la négativité, car le risque est grand de ne pas distinguer la personne de son idée ou de son acte. Et celui qui est menteur et homicide depuis le commencement persuade que le meilleur moyen de combattre une idée est de supprimer ceux qui l’expriment. Si la Sainte Inquisition s’est livrée avec une certaine discrétion à cette politique (encore qu’elle se contentât de livrer au bras séculier ceux qu’elle convainquait d’hérésie), l’histoire récente montre que les régimes athées se sont livrés sans état d’âme aux massacres de masse. Dans de telles circonstances, le oui à la Vie signifie souvent l’acceptation du martyre. C’est d’ailleurs le plus beau oui à la vie que l’on puisse exprimer, car il s’appuie sur celui du Christ livré à la mort par le refus des hommes, mais ressuscité par la puissance de Dieu. Le oui du martyr est en fait l’appropriation par celui qui le prononce de l’attitude du Christ qui est entièrement oui au Père, oui à l’amour, et qui dénonce sans ménagement l’autosuffisance de ses adversaires.

            Les persécutions ouvertes ne touchent pas tous les Chrétiens, mais il vaut mieux être conscient que le choix du oui à la vie -et donc le refus de la négativité- conduisent à des renoncements qui ne sont pas loin de l’esprit du martyre. En refusant des méthodes ou des attitudes qui peuvent avoir une efficacité à court terme on s’expose en effet à des difficultés, mais on le fait en sachant que les autres solutions ne feraient que reculer le problème. D’ailleurs si l’on choisit le oui à la Vie, ce n’est pas au hasard, mais parce que l’on a l’intime conviction que la victoire finale est de ce côté-là. Ici encore foi espérance et charité se conjuguent, et elles donnent à expérimenter cette plénitude à laquelle nous sommes appelés. La négativité est au contraire séduction par le néant : on nie l’autre, mais ce faisant on se coupe de la source de vie.

  

Nous avons évoqué la puissance créatrice de Dieu, mais nous pouvons constater qu’avec l’homme cette puissance est limitée : Dieu laisse à l’homme la responsabilité de participer à cette vie divine rayonnante ou de la refuser. En acceptant, l’homme parachève en lui-même la création, et il se fait créateur à l’image de son créateur.  Acceptation et refus sont souvent mêlés, mais jusqu’au bout la vie sollicite notre consentement. Heureux celui qui consent le plus tôt possible et le plus totalement. Par son oui il permet à Dieu de développer pleinement Sa puissance créatrice. N’est-ce pas cela Le glorifier ? Mais lui dire non garantit que sa puissance est assez grande pour se limiter elle-même, ce qui le glorifie encore et n’est funeste que pour celui qui s’y laisse aller.

  

  

                                                                        J.J. Fauconnet , avril  2007.

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