pédagogie divine

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Pédagogie divine.

Quand on voit quelqu’un dont le sort nous importe s’engager sur un mauvais chemin, plusieurs types d’intervention se présentent. On peut lui dire : attention ! Un danger te guette! Il vaudrait mieux changer de route… C’est ce que fait Dieu quand il voit le visage abattu de Caïn. On peut aussi exhorter, commander d’arrêter, comme le font les prophètes devant les injustices dont ils sont témoins. Ces manières de faire ne sont pas souvent efficaces. Aussi voyons-nous que Dieu adopte la plupart du temps une autre tactique, celle que les psychologues appellent prescription du symptôme. Au lieu de demander d’arrêter, elle consiste à inviter à continuer, à poursuivre dans la logique adoptée, pour faire comprendre ce qu ’elle a de faux. L’exemple le plus fameux et le moins compris est la parole de Jésus : « Si l’on te frappe sur la joue droite, tends l’autre. »( Mt 5, 39)

Cette attitude est souvent efficace, car elle s’appuie sur la capacité de chacun à se comporter comme l’auteur de ses actes, elle n’abaisse pas celui que l’on cherche à détourner d’une mauvaise attitude. Si on lui dit « Attention, danger ! », ou , plus encore « Arrête », on se montre supérieur à lui. Dans le premier cas parce qu’il n’aurait pas vu le danger que nous percevons, dans l’autre en lui donnant un ordre. L’orgueil naturel se rebiffe alors et l’on obtient l’inverse du résultat espéré. Si par chance on a réussi à détourner le pécheur de sa mauvaise voie, ce n’est que provisoire, car lorsque l’occasion se présentera de nouveau, il attendra encore une intervention extérieure pour ne pas retomber. D’ailleurs, s’il a obtempéré, c’est pour faire plaisir à celui qui le lui demande, et non pas parce qu’il en a vu la nécessité.

Si on invite le pécheur ou le malade à continuer dans sa logique, cette bienveillance inattendue le met d’abord dans de bonnes dispositions. Il est en effet plus agréable de s’entendre dire « Tu as raison » que « Tu as tort ». Tout l’art consiste alors à inviter à prendre conscience de la logique employée, en l’amplifiant au besoin, pour que son absurdité apparaisse mieux. Si la personne concernée a un minimum de bon sens, elle pourra se ressaisir et changer d’attitude de manière efficace car cela viendra de sa propre décision, et si elle ne réagit pas, c’est qu’elle est si parfaitement enfermée dans son erreur que rien ne pourrait l’en sortir. On en a un exemple dans le livre de l’Exode où il est dit que Dieu endurcit le cœur de Pharaon : il l’invite seulement à aller au bout de sa logique. A l’autre extrémité de la Bible, l’Apocalypse contient ces paroles : « Que le pécheur pèche encore, que l’homme souillé se souille encore, que l’homme de bien vive encore dans le bien, et que le saint se sanctifie. » (Ap, 22, 11) Cela ne signifie pas que Dieu veuille le mal, qu’il encourage les pécheurs à persévérer dans leur dépravation. C’est l’expression du respect que Dieu a pour la créature humaine, capable de choisir entre le chemin de la vie et celui de la mort. Il exhorte à choisir celui de la vie, qui est chemin d’amour. Mais il ne peut nous y forcer car l’amour suppose la liberté. « Tu choisis le chemin de la mort : vas-y, tu verras où il mène, et peut-être changeras-tu d’avis avant qu’il ne soit trop tard… » Car il ne faut pas oublier que c’est un Dieu de miséricorde qui veut la vie de ses créatures.

Voyons quelques exemples. Dans le désert, après le rapport des éclaireurs qui avaient visité la Terre Promise, la majorité du peuple se décourage et se croit incapable de mener les combats nécessaires pour y entrer : Dieu les renvoie dans le désert jusqu’à ce que toute cette génération soit morte : ce sont leurs enfants qui entreront, avec les seuls Josué et Caleb, partisans de la conquête. (Nb 13 et 14)

Auparavant, Abraham, homme religieux, pouvait être tenté de croire que son Dieu était, comme ceux des Nations, assoiffé de sang, et que pour l’honorer il fallait lui offrir en sacrifice son fils. Pour le détromper et pour guérir définitivement sa lignée d’une telle tentation, il l’invite à la vivre presque jusqu’au bout : c’est au dernier moment qu’il arrête son bras. Dans un registre plus psychologique, on peut considérer que cet épisode dénonce l’ambivalence des sentiments des pères envers leurs fils : la jalousie se mêle souvent à l’amour, et peut susciter le désir inavoué de supprimer ce concurrent. Les passages à l’acte ne sont pas fréquents, mais Dieu en fournissant pour le sacrifice un bélier -un adulte- alors qu’on parlait d’agneau, montre qu’il agrée le sacrifice du vieux et non pas du jeune.

Le peuple hébreu se met souvent à servir des dieux étrangers : il sera déporté hors de sa terre, et découvrira en exil une nouvelle fidélité.

Jésus, nous l’avons vu, invite à ne pas tenir tête au méchant, mais à donner son manteau à celui qui demande la tunique. Il ne s’oppose pas à ceux qui veulent lapider la femme adultère, les y invite même, mais à condition de n’avoir jamais péché… Cet exemple montre que cette méthode consiste, en quelque sorte, à tendre un miroir pour que l’autre y voie l’image de soi-même qu’il ne voulait pas voir, et qu’il réagisse en conséquence.

C’est ce qu’on peut retrouver dans la conversion de saint Paul. En lui apparaissant, Jésus ne lui reproche pas de maltraiter ses disciples, mais lui demande : «Pourquoi me persécutes-tu ? »La lumière venue du ciel, le titre de Seigneur qu’il donne à celui qui lui parle, sa chute même, montrent que Paul voit là une manifestation de Dieu : il se rend compte que son zèle l’a en fait conduit à lutter contre Dieu, manifesté en Jésus et c’est de lui-même qu’il va changer d’attitude. La cécité qui le saisit alors est la traduction physique de son aveuglement spirituel, et les écailles qui tombent lors de son baptême indiquent que ses yeux se sont désormais ouverts à la lumière.

Si nous regardons notre vie, nous pouvons sans doute voir que les conversions que nous avons opérées, quelle que soit leur importance, supposent que nous ayons pris conscience de la gravité des errements qui ne nous apparaissait pas jusqu’alors. A partir de cette prise de conscience, nous pouvons réagir et corriger ce qui n’allait pas. Cette pédagogie qui invite à suivre la logique erronée pour en voir l’absurdité est comparable en son principe à l’homéopathie qui soigne le mal par le mal en invitant l’organisme à réagir, ou à certaine ostéopathie qui, en accentuant de manière appropriée la déformation, invite le membre déplacé à retrouver la juste place. Le principe anthropologique sous-jacent est que l’homme a comme un dynamisme de santé qui peut être gêné par diverses causes, mais qui peut se réveiller lorsqu’on le sollicite. C’est vrai pour notre corps, mais aussi pour notre esprit, capable de se guérir quand il consent à accueillir la lumière qui vient des autres, mais surtout de l’Autre qui a mis en nous ce dynamisme et ne cesse de nous appeler à lui.

J.J.Lubat

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