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Diaconia : quel service pour notre société ?

 

Depuis quelques mois, nous entendons beaucoup parler de diaconie, de solidarité, de service, et il y a fort à parier que la tendance ne va pas s’inverser d’ici 2013. Cette dimension de la mission de l’Église est tout aussi fondamentale que le culte et le témoignage, mais c’est peut-être celle qui a le plus besoin de s’adapter aux circonstances. Les pauvretés changent en effet selon les époques, et une charité attentive a le souci de ne pas se tromper de combat. Essayons donc de voir quels services notre société française peut attendre de l’Église en cette deuxième décennie du XXI° siècle.

 

Dans les sociétés traditionnelles, même en dehors des périodes de pénurie, un nombre important de personnes ont bien du mal à satisfaire leurs besoins fondamentaux en logement, nourriture, habillement. Ce n’est pas pour rien que les soupes populaires, vestiaires et autres centres d’hébergement constituaient souvent la principale occupation des organismes caritatifs. On retrouve d’ailleurs cela dans les Évangiles aussi bien que dans les Actes des Apôtres. Les Sept (diacres?) ont en effet été institués pour s’occuper de la distribution des repas aux pauvres. Il serait illusoire de s’imaginer que dans nos sociétés d’abondance tout est réglé de ce côté là, mais bien des organisations oeuvrent dans ces domaines, et l’Église a peut-être mieux à faire.

Un facteur aggravant de la pauvreté est souvent l’ignorance. Ne savoir ni lire ni écrire est un gros handicap dans nos sociétés technicisées. Depuis de nombreux siècles l’Église a ouvert des écoles et elle continue à enseigner de nombreux enfants. Mais l’État s’intéresse désormais à ce domaine et y consacre une part prédominante de son budget. Les résultats sont contrastés, car le nombre des illettrés qui sortent de l’école est toujours important, mais le créneau est occupé. Il en est de même pour le soin des malades qui avait longtemps été l’apanage des ordres religieux.

 

Si tous ces services de base sont désormais pris en charge par l’État ou d’autres organisations civiles, l’Église pour continuer à servir, doit-elle entrer en concurrence ou a-t-elle un service spécifique à offrir ? On peut sans hésiter opter pour la seconde solution. Malgré sa richesse matérielle notre société connaît de nombreuses pauvretés morales et spirituelles, malgré l’essor des sciences et la multiplication des moyens de communication elle est d’une grande ignorance, et malgré les progrès de la médecine elle est atteinte de nombreuses maladies. Les Chrétiens, égarés par des bons sentiments et mettant en avant une solidarité mal comprise, peuvent être tentés de « prendre pour modèle le monde présent » . Répétant ce qui se dit autour d’eux, ils risquent de n’être que la caisse de résonance des erreurs communes et oublier qu’ils sont le sel de la terre et la lumière du monde. C’est pourtant en assumant cette mission confiée par Jésus lui-même qu’ils peuvent rendre au monde les plus grands services.

Paradoxalement, les services les plus concrets que l’Église peut rendre se situent sur le plan philosophique, c’est à dire sur celui des grandes questions de la vie. En effet, bien des pauvretés personnelles sont dues à une mauvaise attitude devant la vie plus qu’à des conditions extérieures défavorables, et des préjugés idéologiques conduisent à mettre en oeuvre des politiques aux conséquences désastreuses. Nous ne pouvons pas pointer en quelques lignes toutes les erreurs modernes, que d’ailleurs les papes successifs ont dénoncé dans leurs encycliques. Nous nous contenterons d’un exemple. Si nous faisons référence aux temps anciens, ce n’est pas pour idéaliser un passé qui nous semblerait meilleur que le présent, mais parce que sur tel ou tel point la pensée moderne dominante, c’est à dire ce qui se présente comme une évidence dans les médias, apparaît difficilement conciliable avec l’Évangile.

 

Pour la plupart des cultures traditionnelles, le monde est considéré comme un cosmos, c’est à dire un ensemble ordonné. Qu’il soit vu comme oeuvre de Dieu ou lui-même divinisé, il obéit à des lois, et chaque élément a une finalité dans cet ensemble. Les êtres dotés de liberté, comme les anges et les hommes, ont le choix de s’inscrire dans cet ordre ou de s’y opposer, en d’autres termes de choisir la vie ou la mort, le Bien ou le Mal. Dans la Tradition biblique c’est le Dieu Créateur qui en établit les lois et qui se révèle progressivement aux hommes, les invitant à entrer dans une Alliance de plus en plus intime avec Lui.

A l’opposé, on raconte que tel psychanalyste, rencontrant un des premiers cosmonautes lui répétait « Il n’y a pas de cosmos! » Il exprimait ainsi qu’aux yeux des gens éclairés comme lui, l’opinion des Anciens était erronée, et qu’on ne devait plus voir le monde que comme le résultat que du hasard et de la nécessité, fruit d’une évolution parfaitement contingente. Il peut bien y avoir des lois physiques, que d’ailleurs la science cherche à élucider, mais on ne saurait parler de finalité ni d’un ordre du monde, et moins encore de lois morales, de Bien et de Mal. Il n’y a que des individus juxtaposés, plus ou moins en concurrence les uns avec les autres. Chacun peut dire « Le Bien, c’est ce qui m’est profitable, le Mal c’est ce qui m’est désagréable. » L’égocentrisme ne date pas d’hier, mais s’il est considéré comme la norme, on a beau jeu de parler de solidarité ou même, comme c’est la mode, d’attitude citoyenne !

Le gros problème, c’est que cet individualisme est spontané chez l’homme. (La Tradition chrétienne parle de péché originel.) La plupart du temps, l’éducation visait à en combattre les effets et à faire en sorte que l’individu renonce à ses prétentions pour s’inscrire dans la société et y tenir un rôle utile. Le but n’était pas toujours atteint. Mais cette intégration sociale à encore moins de chances de se réaliser si l’on entretient les enfants dans l’illusion qu’ils sont le centre du monde et que la seule loi qui vaille est celle de leurs envies. Si, malgré tout, on cherche à leur inculquer le respect des autres et l’obéissance aux lois, cela ne peut apparaître que comme une contrainte extérieure venant brimer l’élan primordial. Et l’on a vite fait de conclure que l’enfer, c’est les autres.

 

Ne serait-ce pas un grand service que d’aider les gens à se dégager de cette illusion que chacun est comme une île qui se gouverne à son gré ? Même sans avoir recours à la Révélation biblique, la pensée écologique montre bien que l’individu ne saurait vivre en dehors d’un système où tous sont interdépendants. La solidarité n’apparaîtrait plus alors comme un devoir qui s’impose de l’extérieur, mais comme la réalisation de ce qui est notre nature profonde. Le service du prochain pourrait être vécu comme expression de la charité, c’est à dire comme un amour qui nous incite à faire de bon coeur ce que Dieu nous demande, et à y trouver notre bonheur.

Notre manière de vivre peut constituer un témoignage, mais il ne saura être convaincant que si nous sommes capables d’en rendre compte par la parole. Si tous n’ont pas les mêmes dons en la matière, ceux qui savent parler ou écrire rendront service en l’exprimant dans un langage compréhensible et adapté aux situations où ils se trouvent.

 

JJ.Lubat.

 

Individualisme et orgueil

 

L’individualisme est une notion assez récente, mais la réalité que désigne ce mot est aussi ancienne que l’humanité. Les Anciens parlaient d’orgueil. Ils définissaient l’orgueil comme la tendance habituelle à dépasser les règles de la raison. Et il nous faut nous rappeler que raison ne désignait pas seulement la faculté de tenir des raisonnements logiques, mais évoque l’équilibre, la mesure, la juste proportion. L’orgueil contient donc de la démesure, on pourrait dire qu’il donne une place démesurée au moi qui est d’une certaine manière absolutisé. Ces dispositions ne sont pas souvent tout à fait conscientes, mais pratiquement l’orgueilleux se prend pour Dieu.

 

Un minimum de raison suffit à voir le caractère illusoire de l’orgueil, mais force est de reconnaître que nous en sommes tous plus ou moins marqués. Une autre manière d’aborder l’orgueil serait de dire que la partie se prend pour le tout.

C’est bien en effet dans le rapport entre la partie et le tout, ou plus exactement entre l’élément et l’ensemble, que se niche l’orgueil. Si de nombreuses différences peuvent caractériser les éléments d’un ensemble, il n’en demeure pas moins qu’ils sont tous équivalents pour ce qui est de l’appartenance à l’ensemble considéré. Ainsi chaque être humain appartient à l’humanité de la même manière que tous les autres : c’est le fondement de la doctrine des Droits de l’Homme. Mais ce n’est pas spontanément que l’on est disposé à accorder à autrui autant d’importance qu’à soi : charité bien ordonnée commence par soi-même et parfois s’y termine aussi. Nous avons bien du mal à ne pas nous attribuer des privilèges qui nous placent bien au dessus du reste de l’humanité et nous donnent le droit de traiter les autres comme des objets à notre service. C’est net dans la haute société, mais cela se pratique aussi au plus bas de l’échelle sociale.

 

Orgueil et pauvreté.

 

Les grands de ce monde font souvent preuve d’orgueil, mais ils n’en ont pas le monopole. Et l’expérience montre que si certains sont dans la pauvreté ou même dans la misère, c’est souvent le résultat d’un orgueil qui n’a pas été combattu depuis l’enfance.

Si l’enfant capricieux n’est jamais contrarié, il grandira dans l’illusion que ses envies sont la seule loi. Il ne voudra pas se plier à la discipline que demande l’école, et ne considèrera jamais qu’il aurait quelque chose à apprendre : « je sais. » Ses résultats scolaires ont peu de chances d’être brillants, ce qui n’augure rien de bon pour la vie professionnelle. Faute de formation, il ne pourra prétendre qu’à des emplois subalternes qu’il juge indignes de lui. Il ne voudra pas non plus subir les contraintes d’une vie familiale et se trouvera vite coupé de sa parenté. Les démarches nécessaires pour obtenir l’aide sociale lui paraîtront humiliantes et fastidieuses : il ne lui restera plus que la mendicité, une mendicité agressive et refusant toute structure de réinsertion.

 

 

Individu et personne.

 

Le langage courant emploie souvent l’un pour l’autre ces deux mots. On peut pourtant leur donner des sens différents.

L’individu est un être qui existe par lui-même, qui n’a besoin de nul autre pour sa définition : « je suis moi, et c’est tout. » Il est comme une île et n’a de compte à rendre à personne. Il est doté de liberté, qui consiste à faire ce qu’il veut. Il croit qu’il a des droits. Mais l’individu trouve sur son chemin d’autres individus qui ont les mêmes prétentions que lui : il se trouve en concurrence. On lui dit alors que la liberté de chacun finit où commence celle d’autrui. Autrui est donc ce qui vient limiter mon bien le plus précieux, et le respecter revient à renoncer à mon bien le plus cher.

 

La personne est aussi un être qui a son existence propre, mais qui ne peut faire abstraction de ses relations aux autres. Le fait d’être fils, frère, époux, ami, père de telle ou telle autre personne fait partie de ma définition. La personne est consciente de faire partie d’un ensemble, d’être liée à d’autres, et sa liberté consiste à pouvoir faire ce qui est bon pour l’ensemble, car elle se nie elle-même si elle fait du mal aux autres. Elle est consciente d’avoir des devoirs envers autrui, et trouve son épanouissement en les assumant. Elle ne voit pas les autres comme des concurrents, mais aspire à être en communion avec eux, et sa liberté grandit quand grandit celle d’autrui.

Nous avons le choix de nous considérer et de considérer les autres comme des personnes ou comme des individus. Le résultat n’est pas le même.

 

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