Archive pour avril 2011

victimes

Vendredi 29 avril 2011

Victimes

 

 

Depuis plusieurs années, notre société accorde davantage d’attention aux victimes et tâche de les aider. Cela montre un souci de solidarité et de justice dont on peut se réjouir, même s’il reste beaucoup à faire pour soulager certaines situations de détresse. Mais toute médaille a son revers, et l’on assiste aussi à l’installation de certaines personnes dans le statut de victime, qui présente bien des dangers sur le plan moral et spirituel.

 

            Lorsqu’il nous arrive un coup dur, accident, maladie, agression, deuil, nous sommes sous le choc. Mais par la suite, il y a plusieurs manières de se comporter. On peut considérer comme un défi ce qui nous est arrivé, et se sentir stimulé par la souffrance ou la difficulté.  C’est une réaction active, qui manifeste une certaine dignité, une fierté qui peut laisser prise à l’orgueil, mais qui permet de surmonter l’épreuve et de continuer à vivre. On peut aussi se complaire dans le statut de victime, que l’on prend pour prétexte à une passivité qui envahit toute la vie. J’ai été malmené, ce n’est pas ma faute, c’est la faute des autres, c’est donc aux autres de réparer et de faire en sorte que je puisse vivre. Ma seule activité consiste alors à chercher à faire reconnaître mon statut de victime pour en retirer les avantages prévus par la loi et la commisération de mon entourage qui pourra excuser ainsi tous mes manquements : « Le pauvre, avec tout ce qu’il a subi… »

            Subir devient en quelque sorte la caractéristique de la victime. Elle a certes subi un tort, et on ne peut le lui reprocher, mais elle fait fausse route si elle s’imagine que désormais tout doit venir des autres.  Se définir comme victime revient à abdiquer toute responsabilité, à renoncer à toute attitude active. Comme si le tort subi avait éclipsé tout le reste de sa personnalité. Et l’on peut être victime de bien des choses : d’une naissance difficile, d’une mauvaise éducation, de parents abusifs, de la méchanceté, de la bêtise ou du vice des autres, d’accidents, de maladies, d’erreurs médicales etc…

            On pourrait croire que la victime, dans son abaissement, fait preuve d’humilité. Ce serait se laisser tromper par les apparences, car l’humilité consiste à se voir en vérité, tel que l’on est, et à ne pas chercher à paraître davantage : être un parmi d’autres. Si l’orgueilleux cherche à provoquer l’admiration de son entourage, la victime jouit de se voir le centre vers lequel convergent tous les regards apitoyés. Elle pratique l’orgueil des paresseux. Elle n’a nul désir de surmonter son handicap car elle perdrait alors cette position centrale, cette reconnaissance sociale, et devrait faire ses preuves par elle-même si elle veut recueillir un minimum de considération.

 

            Se considérer comme victime est un piège  diabolique qui s’apparente à la rancune. En effet, le rancunier, en refusant le pardon, réactive sans cesse le tort qu’il a subi et se fait ainsi en quelque sorte le complice de celui qui lui a fait mal. Celui qui se considère comme victime y reste attaché et ne fait nul effort pour le surmonter. Dans un cas comme dans l’autre, un mal prend toute la place et empêche de vivre normalement. Accepter cela revient à renoncer à la vie pour s’enfermer dans une forme de mort, à refuser les appels de Dieu pour se laisser entraîner à la fascination du mal.

 

             L’Evangile insiste sur le pardon et s’il évoque les victimes, ce sont celles qui sont offertes en sacrifice. Mais l’attitude de Jésus et des premiers Chrétiens est tout le contraire de cette recherche du statut de victime : ce qu’ils ont eu à souffrir ne les a jamais empêchés de se montrer dignes et actifs, et l’exemple des martyrs est assez éloquent. Ils considéraient ce qui leur arrivait comme une épreuve leur permettant de montrer la force que donne la foi, comme un défi adressé non à leur propre capacité mais à Dieu lui-même.  Leur fierté d’appartenir au Christ n’avait rien à voir avec l’orgueil ou la vanité, mais elle correspondait à l’humilité véritable qui regarde vers Dieu au lieu de contempler sa propre image. Sachons donc résister à la mode de la victimisation, et voir plutôt les difficultés comme des épreuves que nous ne sommes pas seul à affronter si la grâce du Christ nous accompagne.