Pour une réhabilitation de l’enfer

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Pour une réhabilitation de l’Enfer.

Si l’Évangile en parle beaucoup moins que le Coran, l’Enfer n’en est pas moins un thème important de la Tradition chrétienne. La prédication lui réservait jadis une place de choix, et les excès d’autrefois expliquent pour une part son actuelle désaffection. Mais divers changements de mentalité font aussi que beaucoup de nos contemporains ne veulent plus en entendre parler.

Au delà des représentations familières et même des définitions théologiques, l’Enfer renvoie au mystère de la liberté de l’homme appelé par Dieu à partager Sa béatitude, et il y a un Enfer car on ne peut pas forcer les gens à être heureux. Comme nous avons bien du mal à imaginer les êtres sans leur assigner temps et lieu, nous parlons communément de Ciel et d’Enfer comme de lieux, et nous évoquons l’éternité comme une continuation indéfinie du temps. La réalité est sans doute plus complexe, mais notre compréhension ne peut s’appuyer que sur notre expérience actuelle, et nous conserverons ces approximations. Notons cependant que ces notions de Ciel et d’Enfer correspondent à des états spirituels de l’homme plus qu’à des lieux. On parle en effet d‘état de grâce et d’état de péché, le premier ouvrant sur le Ciel, l’autre sur l’Enfer.

L’état de grâce est celui de l’homme qui consent à sa condition de créature, qui reconnaît l’amour de son Créateur et tâche d’y répondre par son obéissance. La joie et la paix profondes le caractérisent, car, au delà des difficultés et même des souffrances, l’homme y est en relation avec le Bien suprême qui est Dieu. Selon les tempéraments et les circonstances cette joie et cette paix se manifesteront plus ou moins, mais elles constituent le socle de sa vie : « le Seigneur est mon rocher. »

L’état de péché correspond au contraire au refus de la condition de créature, au refus de l’amour de Dieu. Refus qui n’est pas seulement verbal, mais qui s’incarne dans toute la vie. Cela se traduit de bien des manières.

Déjà, sur le plan philosophique, on peut refuser l’existence à ce qu’on ne voit pas et faire ainsi de l’Homme l’Être Suprême. Mais un être aussi multiple que l’humanité dans son ensemble ne convient guère pour ce rôle : on l’attribuera alors à tel ou tel humain que l’on idolâtrera  (les candidats sont nombreux). Mais le plus souvent c’est soi-même que l’on prend pour dieu. Celui qui tombe dans ce travers se prend alors pour le centre du monde, n’admet pour loi que ses désirs et considère les autres comme des objets à son service. Certains ont les moyens de s’entretenir un moment dans l’illusion de leur toute-puissance, mais la réalité résiste, ne fût-ce que par leurs limites corporelles. Les drogues de toute sorte sont alors un moyen de prolonger l’illusion. La plupart croupissent dans la médiocrité, sinon dans la marginalité, et subissent comme des crimes de lèse-majesté les innombrables revers que leur refus des lois communes leur occasionne.

On peut aussi croire en l’existence d’un créateur, mais ne pas croire en son amour, ou, bien pire, refuser cet amour. Si cette possibilité était exclue, l’amour-même perdrait toute consistance, car il ne peut s’épanouir que dans une libre réponse. Certains manifesteront leur refus par le choix délibéré du mal, par le plaisir de s’opposer aux autres, de détruire ou de faire souffrir, mais d’autres n’en viendront pas à ces extrémités : ils se contenteront de vouloir toujours avoir l’initiative, de ne consentir à rien de ce qui leur est proposé, car ils veulent se montrer les maîtres de leur existence. C’est une autre façon de se prendre pour dieu.

Il y a aussi l’idolâtrie pratique, où telle ou telle réalité du monde comme le pouvoir, l’argent, le plaisir, la gloire sont pratiquement la fin de toute l’existence, et nécessitent qu’on leur sacrifie tout le reste.

La plupart des traditions considèrent que la mort dissipe les illusions et nous met en face de la réalité : celle de notre vie comme celle de Dieu. Et cette réalité s’impose alors à nous : elle ne peut plus être changée. Ainsi, celui qui est en état de grâce peut voir enfin Celui en qui il a cru et qu’il a cherché avec plus ou moins d’empressement. La prise de conscience de Son amour fait ressortir la médiocrité du nôtre, met au jour les résistances que nous Lui avons opposées. La douleur, les regrets, la confusion qu’on en éprouve alors constituent ce qu’on appelle le Purgatoire, étape nécessaire à celui dont l’amour n’est pas parfait.

Celui qui est en état de péché, c’est à dire de refus vital de Dieu, se trouve face à Celui qu’il a refusé. On peut espérer qu’en voyant Dieu tel qu’Il est, la possibilité lui soit offerte de consentir en connaissance de cause à Son amour. S’il consent, il se repent de ses erreurs, mais les regrets, la confusion et la douleur doivent être bien plus profonds que pour celui qui meurt en état de grâce. Sans compter tous les mauvais plis que son âme a pu prendre, et qui ne lui permettront peut-être jamais d’accueillir tout ce Dieu veut lui donner. S’il refuse, Dieu ne peut le forcer, et c’est cet état de refus de l’évidence qui constitue son enfer. Nul besoin de diables cornus, de fourches ni de marmites d’huile bouillante, c’est l’amour refusé dont la douce chaleur se change en flammes glaciales. Ainsi le jaloux qui s’est toujours pris pour dieu et qui persiste dans son erreur s’épuise à nier l’évidence. L’envieux qui a toujours pris ombrage du bonheur d’autrui est tourmenté par la béatitude des saints, et le gourmand, le luxurieux et l’avare qui ont consacré toute leur énergie à assouvir leurs appétits terrestres peuvent être dévorés par ces désirs qui demeurent et continuent à les dévorer alors que leur objet s’est évanoui à tout jamais.

Nous avons fait jusqu’ici comme si l’homme avait le choix entre état de grâce et de péché. Le dogme du Péché Originel, confirmé par l’expérience, atteste qu’il n’en est rien. L’homme se trouve naturellement en état de refus de Dieu, et c’est la grâce du Christ qui vient l’en sortir. D’où le baptême pour le pardon des péchés. On en a souvent conclu que tous les non-baptisés devaient nécessairement finir en Enfer, mais le discours actuel de l’Église affirme que Dieu offre à tout homme, par des chemins connus de Lui seul, le moyen de parvenir au salut. A celui qui suit sa conscience,même erronée, Dieu ne refuse pas sa grâce.

Ainsi, tel qui se déclare athée, ne fait peut-être que rejeter la vision bigote qu’on lui a donnée de la religion. En recherchant ce qui est juste, bon et vrai, il cherche Dieu sans le savoir. Cette recherche du vrai et du bon est ce qui peut sauver aussi le fidèle d’une religion qui ne s’inscrit pas dans la révélation biblique. Quant au Juif a qui l’on a enseigné que Jésus était un imposteur, il sera sans doute bien surpris de Le voir siéger à la droite du Père, et devra s’expliquer avec les douze Apôtres, juifs eux-mêmes et siégeant sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Refus ou consentement conditionneront son éternité. Le Musulman pose davantage de problèmes : persuadé qu’il n’est qu’un serviteur d’un Dieu monarchique acceptera-t-il d’être admis en présence de la Trinité ? Ne sera-t-il pas trop déçu de ne pas trouver les délices sensibles qu’on lui a fait miroiter en récompense de sa soumission ? N’aura-t-il pas trop de mal à cohabiter pour l’éternité avec ceux qu’on lui a appris à mépriser, sinon à haïr ?

De toute manière, la parabole du Jugement Dernier fait comprendre que pour ceux qui ne connaissent pas Dieu, c’est sur leur attitude concrète envers les hommes dans le besoin qu’ils seront jugés et qu’ils seront appelés à aller d’un côté ou de l’autre. Quant à ceux qui croient en Jésus, saint Jean affirme qu’ils échappent au jugement. La question qui demeure est celle de leur attachement effectif au Christ, au delà des paroles ou des belles pensées : dans quelle mesure accueillent-ils Sa grâce et L’ont-ils suivi pendant leur vie pour Le suivre dans le Royaume ?

Les bons sentiments qui imprègnent la mentalité moderne feront sans doute juger trop durs ces propos. En fait les naïfs qui voudraient inscrire le Paradis dans la liste des Droits de l’Homme ont une bien piètre idée de l’homme, de la Vie Éternelle et de Dieu. Ils ne prennent pas au sérieux la liberté de l’homme et sa responsabilité. Ou plutôt ils cultivent deux idées contradictoire de la liberté. -D’une part, ils s’imaginent que la liberté est toujours pleine et entière, sans être jamais rognée pas les actes que nous avons posés. Ce que l’expérience dément formellement : tout acte vicieux tend à se reproduire, et certains, comme une drogue, créent une dépendance. Les actes de vertu créent aussi des habitudes, et rendent plus aisé l’accomplissement du bien.

-D’autre part ils constatent que nous sommes conditionnés par bien des choses, et croient ainsi que nous ne sommes pas responsables de nos actes. Finalement c’est la faute du Créateur et c’est à lui qu’incombe la charge de réparer ses maladresses en accueillant tout le monde au Paradis.

Leur revendication montre d’ailleurs qu’ils n’imaginent le Ciel que comme un jardin des délices où chacun peut jouir dans son coin, alors que pour la foi chrétienne c’est la communion avec Dieu et les Saints qui constitue le bonheur des élus. C’est de relation qu’est faite la béatitude, relation à laquelle on consent ou que l’on refuse dans la vie quotidienne et qui s’établit ou non pour l’éternité.

Mais il y a pire. Les arguments contre l’enfer que nous venons de voir s’appuient sur une certaine commisération envers l’homme. Certains estiment en outre que l’Enfer constituerait un échec de l’amour de Dieu, ou montrerait Sa cruauté. C’est encore ne pas prendre au sérieux le lien qui rend inséparables l’amour et la liberté. Un amour obligatoire ne serait qu’hypocrisie, et se changerait en ressentiment si la conscience de la liberté persistait. C’est ce qui se passe souvent chez les gens qui s’imaginent que Dieu nous commande de L’aimer. En fait, dans le Décalogue qui Lui est directement attribué, Il interdit d’adorer d’autres dieux et de leur rendre un culte. C’est Moïse qui nous invite à L’aimer de tout notre coeur, de toute notre âme et de tout notre esprit. Et encore n’utilise-t-il pas l’impératif, mais le futur : « Tu aimeras ». Car aimer c’est prendre le chemin de la Vie. La grandeur de Dieu consiste en ce qu’il est capable de créer non seulement des êtres qui subissent une vie corporelle, mais encore des êtres libres d’accepter ou de refuser une Vie plus grande et éternelle. Ainsi l’Enfer est moins une punition que cette possibilité de refus, refus qui garantit la liberté exigée par l’amour.

Les hommes ont bien du mal à le comprendre, car ils ressentent comme un échec de leur part et comme une offense de la part d’autrui le fait que leur amour n’obtienne pas de réponse. L’amour de Dieu est plus parfait, puis qu’il va jusqu’à laisser la possibilité de ne pas L’aimer. Ainsi les blasphèmes des damnés chantent à leur manière la gloire de Dieu, la grandeur de Son amour . Scandale pour l’homme charnel qui fait taire quand il le peut ceux qui s’opposent à lui. Mais Dieu n’est pas à notre image.

JJF, janvier 2011.

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