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Archive pour octobre 2009

Eternel Caïn

Vendredi 16 octobre 2009

 

On ne saurait jamais trop recommander de lire la Bible, surtout à ceux qui prétendent la citer. En effet, l’Eglise la considère comme Parole de Dieu, venant souvent contester nos manières humaines de penser. Si nous ne la citons que de mémoire, nous risquons fort de lui faire dire ce qui correspond à nos manières de voir, au lieu d’écouter ce que l’Esprit Saint veut nous faire comprendre. Ce travers est particulièrement fréquent avec le 9° verset du 4° chapitre de la Genèse.

 

            Il y a quelques années, à l’occasion d’un forum des solidarités, le slogan « Qu’as-tu fait de ton frère ? » fleurissait sur des affiches, au moins dans notre diocèse. Nous le retrouvons aujourd’hui dans l’introduction à l’encyclique L’Amour dans la Vérité, éditée par le Collège des Bernardins, Page 11. Bien des gens doivent s’imaginer de bonne foi que c’est la question que Dieu a posée à Caïn après le meurtre de son frère. Il n’en est rien. Le texte est sans ambiguïté et la traduction ne pose aucun problème : « Ou est ton frère Abel ? » Et au verset suivant Dieu reprend : « Qu’as-tu fait ? »

            On me dira peut-être que c’est la même chose, que le sens n’est pas altéré, puisque tout les mots se retrouvent. Je répondrai que c’est voir les choses à la manière de Caïn, ce qui n’a rien d’étonnant quand on voit le comportement des hommes entre eux. La distinction classique entre sujet et objet éclaire le débat.

 Si l’on disait : « Qu’as-tu fait à ton frère ? », on lui reconnaîtrait encore le statut de sujet. Mais dire « Qu’as-tu fait de ton frère ? » revient à considérer le frère en question comme un objet. C’est lui refuser le statut de sujet, et donc prétendre être le seul sujet.  C’est bien le propos de Caïn qui n’a pas accepté que Dieu agrée l’offrande d’Abel et refuse la sienne. Cet autre sujet qui semble avoir la faveur de Dieu lui est insupportable : il faut le supprimer. La meilleure façon d’y arriver est de le transformer en cadavre, objet parmi les objets. C’est ce qu’a fait Caïn, et que l’on continue à faire à plus ou moins grande échelle. Mais le cadavre est un objet inutile, sinon embarrassant, et l’on trouve bien d’autres manières de transformer les sujets en objets. L’esclavage a été longtemps la solution généralisée, mais sa suppression officielle n’a pas empêché d’atteindre le même but.

 D’autre part, « Qu’as-tu fait de ton frère ? » n’est pas une question neutre : un ton de reproche y est contenu. C’est en fait une accusation, ou plutôt une sommation visant à faire  avouer une culpabilité. C’est la grosse voix du père qui prend l’enfant en flagrant délit, qui n’attend aucune explication et qui s’apprête à sévir. L’enfant a perdu son statut de sujet, il n’est plus que l’objet de la colère.

Le texte sacré ne met pas dans la bouche de Dieu de tels propos. Dieu pose à Caïn une question neutre, même si elle n’est pas sans arrière pensée. « Où est ton frère Abel ? » ressemble fort au « Où es-tu ? » posé à Adam au chapitre précédent. Dieu n’accuse pas, il invite l’homme à exprimer ce qu’il a fait. Devant la dérobade de Caïn : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » il insiste et annonce les conséquences de l’acte : « Qu’as-tu fait ? Ecoute le sang de ton frère qui crie du sol… »  Dieu traite toujours Caïn comme un sujet, il l’écoute même et répond favorablement à sa requête quand il exprime sa peur d’être tué par le premier venu.  Ce désir de Dieu d’avoir en face de lui des sujets libres parcourt toute la Bible, et s’épanouit dans le Nouveau Testament avec la problématique de la foi : mettre sa confiance en Jésus fils de Dieu est un acte que nul ne peut faire à ma place. Dire « Je crois » et conformer sa vie à cette parole pose véritablement l’homme en sujet. Ainsi s’accomplit l’œuvre de Dieu d’après s. Jean :  « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »( Jn 6, 29 )

           

Si notre analyse est pertinente, il paraît assez inquiétant de répéter ce slogan « Qu’as tu fait de ton frère ? » quand on traite de justice sociale ou de solidarité.

D’une part il place implicitement celui à qui on l’adresse dans la situation de Caïn après le meurtre. Accuser ainsi a priori correspond davantage à l’attitude de celui que l’on appelle justement l’Accusateur, qu’à celle du Paraclet, du Défenseur. Si l’Eglise du Christ fait le travail du diable, où allons-nous ? Dire à quelqu’un « Tu as des responsabilités vis à vis de ton frère » et le traiter d’assassin ne revient pas au même. Le sentiment de culpabilité n’est pas le meilleur ressort pour une action responsable et efficace

D’autre part, ce slogan traite le frère en objet. Que pouvons-nous apporter aux autres hommes si nous ne les considérons pas comme des sujets à part entière ? S’ils ne sont que l’objet de notre bienveillance, pouvons-nous les appeler frères en vérité ?   Toute la charité de l’Eglise ne consiste-t-elle pas à s’occuper des pauvres et non pas de la pauvreté ?

La question que Dieu pose vraiment à Caïn est bien plus mobilisatrice . Si nous entendons ou si nous nous redisons les uns aux autres « Où est ton frère ?» nous nous mettrons peut être à le chercher et à le voir dans sa misère. Non pas comme un objet, mais comme un sujet souffrant. Peut-être réduit au statut de chose, mais qu’il s’agit d’aider à se relever, à retrouver sa dignité. Il pourra alors être vraiment notre frère.

 Mais une autre question se lève alors : voulons-nous vraiment avoir des frères ? de vrais frères qui soient comme nous des sujets libres ? Toute la Bible nous montre que tant que nous ne nous laissons pas convertir par Celui qui n’a pas peur de nous appeler ses frères, la réponse a toute les chances d’être négative malgré nos bonnes paroles. C’est cette conversion toujours à reprendre qui nous permet d’aimer en vérité.