Archive pour juin 2009

homélie 25 ans d’ordination

Mardi 30 juin 2009

Nous célébrons donc la fête des Apôtres Pierre et Paul. Chacun des deux est certainement très important, mais le plus important dans cette fête est encore le et qui les relie. On peut difficilement trouver des personnalités plus différentes que celles de Pierre et Paul, et l’Ecriture nous rapporte qu’ils n’étaient pas toujours d’accord. L’un incarne l’institution avec ses risques de rigidité, l’autre la liberté de l’Esprit avec ses risques d’illuminisme. Si nous n’avions que Pierre l’Eglise ne se serait pas dégagée du légalisme juif, et Paul lui-même confesse qu’il tient à être relié à Pierre et aux autres Apôtres, même s’il le reprend quand il a tort.  Pour être vraiment catholique il nous faut insister sur ce et qui les rassemble, comme nous disons Jésus vrai Dieu et vrai homme.

 C’est un véritable défi, car notre tendance naturelle est toujours d’opposer. Depuis que nos premiers parents ont mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal, nous croyons être capables de juger de tout, et nous partageons allègrement le monde des hommes comme celui des idées. Est bon ce qui est nôtre, est mauvais le reste. Bien souvent l’opposition se fait entre Dieu et le monde, et nous nous croyons obligés de choisir. C’est toujours l’un ou l’autre, et l’on affirme souvent son identité en s’opposant aux autres.

  Le Christ est venu pour nous sortir de cette illusion, pour réconcilier le monde et faire en sorte que les différences, au lieu d’être sources de conflits soient des occasions d’enrichissement mutuel. Saint Paul en fait l’expérience et s’emploie à en persuader ses correspondants. Saint Pierre reçoit de Jésus la mission de manifester cette unité dans la diversité.

Si l’un et l’autre ont une méfiance certaine vis à vis de l’esprit du monde, ou de la chair, comme ils disent, c’est que leur conversion au Christ les a réconciliés, leur a donné un état d’esprit nouveau grâce auquel on peut se considérer comme frère de tout homme. On n’érige pas soi-même de barrière, on propose la fraternité, et c’est dans la mesure où l’autre la refuse qu’il se sépare de nous. L’esprit du monde c’est cet esprit de rejet, cet esprit sectaire qui nous est si naturel. L’Esprit du Christ au contraire rassemble, unifie, harmonise les différences.

            La mission de l’Eglise est bien de proposer cette réconciliation dans le Christ, dont les bras ouverts sur la croix sont le signe éloquent. Mais ce n’est pas seulement vers les autres que cette mission doit s’exercer : le premier terrain d’évangélisation est l’Eglise elle même, et ce n’est pas pour rien que nous commençons nos eucharisties en reconnaissant que nous sommes pécheurs. Le discernement est nécessaire, car l’Esprit Saint n’est pas le seul à souffler dans l’Eglise : l’esprit du monde y est souvent à l’œuvre et il s’emploie à contrer l’Evangile.

            Personnellement, j’ai été élevé assez près de l’Eglise pour en recevoir le Christ et son message, mais pas trop pour n’être pas enfermé dans un système clos, pour n’avoir pas à souffrir de cette théologie répandue dans mon enfance qui faisait de l’Eglise catholique un îlot de salut au milieu d’une mer de perdition. J’ai vite constaté que l’esprit du monde anime souvent les chrétiens, et que les non-chrétiens ont parfois des attitudes évangéliques, de sorte que c’est dans le monde que je me sentais appelé à vivre ma vie chrétienne. Etre dans le monde sans être du monde, comme nous y invite Jésus.

De même, il me paraissait assez regrettable que la religion soit pour certains une sorte de fuite, comme si être chrétien dispensait d’être un homme. Cette mentalité est bien exprimée par un des biographes du saint Curé d’Ars qui ne trouve pas de plus beau compliment que de dire : « Il n’avait plus rien d’humain. » Je préférais la parole de Jésus : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance. »  Ces derniers temps nous voyons une certaine promotion de saints du XIX° siècle qui ne brillaient pas par leurs capacités intellectuelles. Leur sainteté a certainement des choses à nous dire pour aujourd’hui, mais il serait infiniment regrettable que l’on remette à la mode la théologie et la spiritualité étriquées dans lesquelles ils ont été élevés, et surtout le mépris  de l’intelligence que certains confondent avec la foi. Plus que jamais il est essentiel que les chrétiens montrent, dans les choses de ce monde, au moins autant de compétence que les autres. Rechercher le Royaume de Dieu ne dispense pas de développer ses capacités humaines et n’empêche pas d’aimer la vie. Et quoi qu’en aient pensé certains, le Dieu de Jésus-Christ ne se réjouit pas plus de la souffrance des hommes qu’il ne jalouse leur plaisir.

            Bref, ce que je voyais de l’Eglise ne me séduisait guère, et il m’a fallu tout un cheminement pour que mon regard change, et que je me rende compte, par des rencontres comme par des lectures, que le mystère de l’Eglise dépasse largement ce qu’on en voit. Malgré toutes ses insuffisances, sans elle nous n’aurions pas le Christ. D’ailleurs, on parle souvent de  l’abaissement du Fils de Dieu dans son incarnation et dans sa passion. Mais cet abaissement continue après sa résurrection dans la mesure où il se livre à des hommes aussi imparfaits que nous. C’est son amour qui le conduit jusque là, et c’est en y répondant que nous pouvons le dédommager de sa peine.

 C’est ce genre de réflexions qui m’a conduit à accepter l’aventure que me proposait notre évêque, car, de moi-même, je n’avais jamais désiré être prêtre. Depuis 25 ans, je n’ai pas eu à le regretter, j’ai découvert des tas de choses passionnantes. Je découvre progressivement la vérité des Ecritures et le bien-fondé de la doctrine catholique, au delà des modes et des slogans. Mais surtout ma conviction s’approfondit que rien ne se fait au hasard.

Quand je revois ma vie passée, je me rends compte que bien des choses me préparaient à cette mission de prêtre, sans que j’en aie conscience sur le moment.

Jésus, en nous disant que tous les cheveux de notre tête sont comptés, signifie cette attention bienveillante de Dieu sur nous que l’on appelle Providence. Même si tout ne se déroule pas comme nous le désirerions, si nous avons vraiment confiance, c’est le meilleur qui en découlera. Même si les forces du mal sont actives, la résurrection de Jésus nous montre que du mal Dieu peut faire jaillir le bien. Nous n’avons pas à avoir peur. Il nous faut certes agir de notre mieux, mais ne pas oublier que c’est Dieu qui mène l’ensemble. Les hommes peuvent s’opposer à lui, ils n’auront pas le dernier mot.

Pour ce qui est de l’Eglise, on entend souvent dire que nous la construisons, ou devons la construire. On s’imagine par là reprendre des expressions bibliques. Ce n’est vrai qu’en apparence, car pour saint Pierre aussi bien que pour saint Paul, le bâtisseur c’est Dieu lui-même, et nous sommes invités à être les pierres vivantes qui servent à la construction dont le Christ est la pierre angulaire. C’est beaucoup moins fatiguant, même s’il faut se supporter les uns les autres, et parfois se laisser tailler si nous avons trop d’aspérités. Les anciens disaient souvent : « S’il plaît à Dieu .» C’est ce que nous devrions nous dire quand nous remodelons le paysage ecclésial ou quand nous faisons des plans pour l’évangélisation. Il nous faut certes agir, mais le premier acteur c’est l’Esprit Saint, et il est bon de se souvenir du paume : « c’est en vain que peinent les maçons si le Seigneur ne bâtit la maison. » Notre premier travail est de laisser à Dieu sa place dans nos vies, afin qu’à travers nous ce soit lui qui agisse. Là encore, être catholique c’est assumer l’un et l’autre, la part de Dieu et la part de l’homme. Ou, plus exactement, la part de Dieu à travers l’homme.

 C’est bien ce que nous faisons en honorant les saints. Nous rendons grâce à Dieu pour son action à travers eux, sans pour autant canoniser toute leur humanité qui présente bien des imperfections. La multitude de ceux que l’Eglise reconnaît officiellement nous offre une grande variété, et c’est en les regardant tous que nous pouvons avoir une idée plus juste de la sainteté. Nous n’avons pas à les copier, mais, comme eux, à être dociles à  l’Esprit  Saint qui bâtit son temple avec des pierres de toute sorte qui se respectent mutuellement sans s’envier ni se dénigrer. Sachons faire comprendre à nos contemporains qu’ils ont leur place dans l’Eglise, et aux plus fervents parmi les jeunes que nous avons besoin d’eux dans le ministère.  Que Pierre et Paul nous y aident par leur intercession.