Archive pour juin 2008

Confiance limitée

Vendredi 6 juin 2008

La crise alimentaire, comme on dit, a éclaté brusquement il y a quelques mois, alors que les médias ne laissaient rien soupçonner. Et tout le monde s’alarme en voyant revenir le spectre de la famine, qui ne touche plus seulement la population misérable de quelques pays sous-développés, mais qui concerne aussi, par l’augmentation des prix, notre Occident civilisé.

            Nous n’avons pas à présenter ici une analyse approfondie de la situation, mais voyons quelles leçons nous pouvons en tirer pour notre vie personnelle.

            Traditionnellement l’agriculture avait pour vocation première de nourrir la population locale. D’où la polyculture qui était répandue à des degrés divers dans la plupart des régions, autant que le permettait le climat. Bien sûr, les rendements n’étaient pas partout excellents, mais cela permettait un certain équilibre entre élevage et céréales, avec des besoins limités de moyens de transport. L’expérience enseignait d’ailleurs à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

 Les économistes et autres gens de progrès se sont attachés à arracher la paysannerie à ses croyances archaïques et à lui faire comprendre que désormais le but premier de l’agriculteur c’est de faire du profit, sans trop préciser à qui irait le profit… Et c’est la spécialisation qui s’est développée à l’échelle mondiale, avec tous ses inconvénients. Déséquilibres écologiques, transports à des milliers de kilomètres, exode rural, fragilité devant les aléas climatiques, sans compter la spéculation sur des marchés mondialisés.

   Une parole du prophète Jérémie me semble illustrer cette situation : « Malheur à l’homme qui met sa confiance en l’homme et qui fait d’une chair son appui. »   

 En effet, on a fait une confiance aveugle à des théories économiques que l’on a appliquées sans discernement, et l’on s’est en particulier imaginé qu’en créant des interdépendances économiques on éviterait guerres et conflits. Chacun doit ainsi compter sur les autres. Le problème, c’est que si l’un défaille, tout est déséquilibré, et l’on n’a même pas la possibilité d’aider le défaillant, puisqu’il avait le monopole de sa production.

Il ne s’agit pas de prôner une autarcie où chacun se débrouillerait pour produire tout ce qui lui est nécessaire, mais de voir dans quelle mesure il est raisonnable de faire faire par autrui ce que l’on peut faire facilement soi-même. C’est vrai sur le plan matériel, mais plus encore sur le plan moral et spirituel.

Nous avons, certes, à cultiver les relations avec nos frères, et c’est même leur qualité qui fait la réussite d’une vie. Nous dépendons des autres de bien des façons, matériellement et affectivement. Mais si nous faisons de l’un ou l’autre notre seul appui, nous risquons bien, selon l’expression de Jérémie, de nous retrouver « comme un chardon dans la steppe », s’il vient à défaillir. L’homme est faible et mortel, et il ne convient pas de lui demander plus qu’il ne peut donner, à lui et à ses entreprises. Même si c’est romantique, il est dangereux de se dire de quelqu’un : « il est tout pour moi ». Si nous aspirons à une sécurité que rien ne peut menacer, c’est sur Dieu que nous devons nous appuyer, et nous serons alors « comme un arbre planté au bord des eaux, qui tend ses racines vers le courant (…) Dans une année de sècheresse il est sans inquiétude et ne cesse de porter du fruit. » Jr 17, 5-8. Car cette sécurité est d’ordre spirituel et elle relativise toutes les pauvretés.

     JJF