Archive pour avril 2008

Vous avez dit morale?

Jeudi 17 avril 2008

Beaucoup de gens se réjouissent en entendant dire que l’on va de nouveau enseigner la morale aux enfants des écoles. S’ils espèrent que leurs petits-enfants vont recevoir un enseignement comparable à celui qu’ils ont eux-mêmes reçu, ils seront sans doute déçus.

            En effet, la morale que l’on enseignait dans les écoles de la République correspondait à une conception de l’homme qui n’a plus cours de nos jours, et si l’enseignement de cette morale a disparu, c’est sans doute moins par décret des autorités que parce que les maîtres se rendaient compte qu’il n’était plus d’actualité.

Cette morale laïque était très marquée par la morale catholique, qui avait elle-même beaucoup repris des Anciens Grecs et Romains. Pour faire bref, on pourrait dire qu’elle invitait l’homme à renoncer à ses tendances spontanément égoïstes pour rechercher le bien commun ou même l’agrément du prochain. Bénéficiant de l’expérience des siècles, c’était une morale de l’effort et du dépassement , elle prônait la noblesse de comportement même si elle s’adressait à tout le peuple. Elle invitait au discernement, car, pour elle, tout ne se valait pas : le plus important  était souvent dans l’invisible, et elle promouvait cette dignité qui est la richesse des pauvres.

Les messages que nous adressent unanimement les médias depuis des décennies montrent une tout autre conception de la vie : l’essentiel c’est de s’épanouir en se gênant le moins possible, c’est de satisfaire ses envies en consommant de plus en plus. Pour beaucoup, le meilleur indice  de la qualité de vie est le pouvoir d’achat. L’individu seul est pris en compte, l’individu qui doit se défendre contre la concurrence des autres individus et ne s’intéresse aux lois que lorsqu’il peut en tirer profit, puisque, justement, le profit est la seule loi valable. L’homme a perdu toute valeur, et l’on aurait bien tort de renoncer à quelque bénéfice dans l’intérêt d’autrui ou même pour la satisfaction d’avoir une meilleure image de soi. L’écologie a un certain succès, mais la motivation est le plus souvent fort matérialiste. Quant aux principes, chacun est libre d’en avoir, tant qu’il ne cherche pas à les imposer aux autres.

C’est un véritable miracle qui serait nécessaire pour qu’un enseignement moral digne de ce nom puisse être élaboré et, plus encore, suivi d’effet. D’abord il faudrait aller contre les principes de la société de consommation, et ensuite, si les enfants entendent des discours divergents à l’école, dans leur famille, dans leurs loisirs, dans les médias et au catéchisme, ils ont vite fait de les discréditer et de choisir ce qui les flatte. Mais le miracle qui bouleverserait les discours et la culture ambiante ne suffirait pas pour que les jeunes deviennent des hommes de bonne moralité. Car c’est de l’intérieur que l’homme se dégrade ou se construit : il peut être aidé, encouragé, et le devoir de la société est de lui fournir cette aide et ces encouragements,  mais c’est à lui qu’appartient la décision, et nul ne peut agir à sa place.

Pour Pentecôte nous fêtons le don de Celui qui se propose pour renouveler l’homme de l’intérieur, de l’Esprit qui nous décentre de notre égoïsme pour répandre en nos cœurs l’amour de Dieu et de nos frères. Il nous détourne de la recherche de nos petits intérêts, nous fait discerner le Bien véritable, nous donne la vraie noblesse de cœur. Quelles que soient les lois humaines nous pouvons nous efforcer de l’accueillir et de prier pour qu’il soit accueilli.

  

                                                JJ.F.


  

Etonnant étonnement

Mardi 1 avril 2008

Dans une récente émission de radio, deux éminents économistes discutaient savamment. Ils avouaient leur incompréhension, leur stupéfaction devant le phénomène suivant : depuis quatre siècles le niveau de vie ne cesse d’augmenter dans nos pays, mais les indicateurs du bonheur stagnent désespérément. Si l’on questionne les gens sur le bonheur, le nombre des satisfaits n’augmente pas, et il n’y en a guère qui estiment être plus heureux qu’autrefois. N’y a-t-il pas là un scandale révoltant ?

            Toute sorte de progrès techniques nous épargnent en effet bien des efforts physiques, et en un demi siècle les travaux de force ont considérablement diminué dans les métiers autant que dans les ménages. Plus de corvée d’eau, plus de lessive dans l’eau glacée de la rivière, plus de bois à scier ou de kilomètres à parcourir à pied pour aller à l’école. La médecine apaise bien des douleurs et ses traitements sont de moins en moins pénibles. Et d’autre part le commerce livre à notre consommation quantité de produits susceptibles de nous procurer du plaisir.  Mais la diminution de la peine et la multiplication des plaisirs suffisent-elles à rendre heureux ?

            On s’accorde généralement pour considérer qu’il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade. Mais richesse et santé ne suffisent pas à combler l’homme, et bien des gens évoquent avec nostalgie telle ou telle période de leur vie où ils ont connu de graves difficultés, mais qu’ils relisent après comme des moments heureux

 L’étonnement  de nos économistes vient de leur conception erronée de la vie humaine. Le matérialisme leur fait croire que l’homme  n’est qu’un individu isolé en lui-même qui serait comblé par la satisfaction de ses besoins matériels. Or les sagesses de tous les temps, et plus particulièrement la foi chrétienne, nous disent que l’homme est une personne pour qui les relations avec son entourage sont essentielles et qui ne peut être heureuse qu’en se sentant à sa place dans un ensemble harmonieux. L’idéal serait certes que le monde entier soit harmonieux et sans violence, mais même dans les situations d’injustice, de désordre ou de souffrance, il est possible d’être à sa place, d’avoir une attitude juste. C’est souvent la lutte, avec les peines qu’elle implique, mais aussi ses satisfactions.

            On pourrait dire que le bonheur est un sous-produit : si on le recherche pour lui-même, on est sûr de ne pas le trouver. En revanche, si nous  recherchons ce qui est juste et bon, ce qui contribue à mettre de l’ordre autour de nous,  nous ne perdons pas notre temps. Nous pouvons connaître des difficultés, souffrir peines et désagréments, ne pas y voir très clair, mais si notre souci est de vivre dans la vérité, notre vie vaut la peine d’être vécue, et avec le temps, nous reconnaîtrons que nous n’étions pas malheureux. Saint Augustin le disait à sa manière en s’adressant à Dieu : « Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en Toi .» C’est la recherche du vrai Dieu qui procure le bonheur à l’homme, ou, pour ceux qui n’en ont pas l’idée, la recherche de la vérité, de la justesse, de la bonté. Sans cela, même comblé de richesses, il reste insatisfait.