• Accueil
  • > Archives pour décembre 2007

Archive pour décembre 2007

pauvres orgueilleux

Vendredi 14 décembre 2007

  

Pauvres orgueilleux

  

  

Les grands de ce monde font souvent preuve d’orgueil, mais ils sont loin d’en avoir le monopole. Certains pauvres sont sans doute très humbles, mais la fréquentation de quelques assistés m’incite à penser qu’une hypertrophie du moi est cause aggravante, sinon déterminante, de nombreuses situations que l’on qualifie de précarité ou d’exclusion.

            Précisons d’abord les termes. Les Anciens définissaient l’orgueil comme la tendance habituelle à dépasser les règles de la raison. Et il nous faut nous rappeler que raison ne désignait pas seulement la faculté de tenir des raisonnements logiques, mais évoque l’équilibre, la juste proportion. L’orgueil contient donc de la démesure, on pourrait dire qu’il donne une place démesurée au moi qui est d’une certaine manière absolutisé. Tout est évalué en fonction de ce moi qui accapare toute transcendance et se permet de juger toute chose. Ces dispositions ne sont pas souvent tout à fait conscientes, mais  pratiquement l’orgueilleux se prend pour Dieu. Non pas le Dieu qui se révèle dans la Tradition biblique, mais l’archétype de la toute-puissance auquel tout un chacun doit rendre un culte. Mais comme ce culte, vital à ses yeux, ne lui est pas spontanément rendu par son entourage, l’orgueilleux se plie à tous les conformismes pour tenter de le mériter.

  

            Un minimum de raison suffit à voir le caractère illusoire de l’orgueil, mais force est de reconnaître que nous en sommes tous plus ou moins marqués. C’est particulièrement net chez les petits enfants, et j’ose dire que le rôle premier de l’éducation est de les aider à sortir de cette illusion de toute-puissance pour qu’ils puissent nouer avec les autres humains des relations respectueuses et enrichissantes. Si cela ne se fait pas, le malheureux reste isolé dans son monde de rêve. Deux extrêmes pitoyables : l’enfant gâté qui impose tous ses caprices et que l’adulation de son entourage le conforte dans la douce illusion de sa grandeur ; l’enfant maltraité qui ne renonce pas à ses prétentions mais conçoit du dépit car il n’est pas reconnu.  Heureux au contraire celui qu’un amour maternel éclairé incite à s’ouvrir aux autres, à rechercher ce qui est juste, à renoncer à ses caprices, bref, à dépasser le complexe de la partie qui se prend pour le tout.

            C’est bien en effet dans le rapport entre la partie et le tout, ou plus exactement entre l’élément et l’ensemble, que se niche l’orgueil. Si de nombreuses différences peuvent caractériser les éléments d’un ensemble, il n’en demeure pas moins qu’ils sont tous équivalents pour ce qui est de l’appartenance à l’ensemble considéré. Ainsi chaque être humain appartient à l’humanité de la même manière que tous les autres : c’est le fondement de la doctrine des Droits de l’Homme. Mais ce n’est pas spontanément que l’on est disposé à accorder à autrui autant d’importance qu’à soi : charité bien ordonnée commence par soi-même et parfois s’y termine aussi. Nous avons bien du mal à ne pas nous attribuer des privilèges qui nous placent bien au dessus du reste de l’humanité et nous donnent le droit de traiter les autres comme des objets à notre service. Cette tendance, si elle n’est pas contrariée, conduit finalement à accaparer pour soi seul la notion de sujet, en d’autres termes à refuser à tout autre ce qui nous fait humain.

Dans toutes les civilisations des règles de politesse combattent cette propension avec plus ou moins de succès. Si elles ne peuvent intervenir sur les pensées profondes des individus, elles tâchent au moins de faire en sorte que, dans les rapports visibles, chacun manifeste un  certain respect aux autres. Et même la plupart du temps est considéré comme plus humain celui qui intériorise ces injonctions et donne ainsi le plus de place à autrui, jusqu’à se gêner pour lui, jusqu’à éventuellement se sacrifier. Souvent, d’ailleurs, autrui n’est pas seulement considéré pour lui-même : référence est faite à la transcendance d’une divinité ou d’un ordre qui dépasse l’humanité. C’est alors la reconnaissance de cette transcendance qui incite le sujet à ne pas se prendre pour le Tout et à accorder aux autres un peu de place dans l’humanité.

  

La mentalité répandue dans notre société ne favorise guère l’humanisation de nos rejetons. Les siècles de chrétienté n’ont pas modifié l’homme, et, n’en déplaise aux tenants du progrès, tout est à refaire à chaque génération. Mais la conception qu’on se fait de l’homme rend la tâche plus ou moins facile. La vulgate chrétienne partait du péché originel et de la rédemption : par le baptême, l’homme, naturellement mal orienté, est arraché à l’enfermement dans son péché et placé sur une route où il peut avancer vers la vie en suivant les commandements, aidé par les sacrements. Les querelles sur le péché et la grâce ont discrédité aux yeux des philosophes cette représentation des choses, et l’on a promu en revanche l’image d’un homme naturellement bon, et capable par sa seule raison de mener une vie droite et heureuse. La Société a parfois récupéré la transcendance refusée à Dieu, mais on s’est vite aperçu que ses lois peuvent être aussi pesantes que celles des religions. Aussi bien des gens ne nourrissent-t-ils leurs enfants sans autre perspective que de les voir s’épanouir sans entrave et pour cela veulent leur éviter toute frustration. D’autres n’ont pas cette ambition, mais ne font rien pour permettre à l’enfant de sortir de son illusion de toute-puissance et le condamnent ainsi à accumuler les échecs.

  

            En effet, à la différence des animaux, l’homme n’est pas réglé par des instincts. Il a tout à apprendre. Il est certes capable d’apprendre par lui-même, mais la plupart du temps il apprend des autres. Cela suppose qu’il écoute. Et une écoute véritable suppose un certain décentrement : je porte toute mon attention à celui qui me parle, peut-être jusqu’à faire ce qu’il me dit. Ecouter devient alors synonyme d’obéir, et c’est en exécutant les exercices prescrits que je vais pouvoir acquérir des techniques aussi bien manuelles qu’intellectuelles. L’orgueilleux, enfermé dans son illusion, ne veut consentir à un tel abaissement : « je sais, je sais. » moyennant quoi il reste dans son ignorance.

            L’instinct nous fait défaut aussi pour régler nos appétits, et leur assouvissement sans retenue fait courir des risques à notre santé. La raison nous conduit ainsi à modérer notre consommation et même à renoncer à certaines envies. C’est elle aussi qui nous incite parfois à supporter des choses désagréables, à faire des efforts. Elle nous arrache à la tyrannie du plaisir à laquelle l’orgueilleux se soumet sans vergogne, à moins que son orgueil ne se soit intellectualisé et qu’il ne se prenne pour un pur esprit dégagé de ces contingences naturelles.

La déchéance objective que produisent le tabagisme, l’alcoolisme, la toxicomanie est ainsi bien souvent le résultat de la sacralisation des pulsions, de ce refus d’écouter la voix de la raison. La violence et les dérèglements sexuels ont souvent les mêmes causes profondes, au moins au début, car les habitudes deviennent vite tyranniques.

            L’orgueilleux cultive aussi une autre source de malheurs : il ne saurait admettre de loi.

Comme son nom l’indique, la loi est ce qui lie un groupe humain. Celui qui ne la suit pas s’exclut du groupe et le groupe le sanctionne en le retranchant : prison, exil ou peine capitale.

L’orgueilleux ne saurait obéir à la loi : ce serait se mettre au même niveau que les autres. D’ailleurs quelle instance pourrait avoir l’audace de prétendre imposer quelque chose à celui qui se croit au dessus de tout ? Il peut s’intéresser à la loi, mais dans la mesure où elle le favorise et ou il peut l’utiliser pour faire valoir ses droits.

            Enfin, l’orgueilleux ne peut attendre. Il lui faut tout et tout de suite. Il laisse passer ainsi bien des occasions favorables dont un minimum de patience lui auraient permis de profiter.

  

            Que faire donc pour éviter à nos enfants de rejoindre la masse grandissante des clients des organisations caritatives qui m’ont inspiré ces propos ? Comment leur donner les meilleures chances dans la société ? Il n’y a sans doute pas de recette, mais quelques principes simples que les parents ne peuvent appliquer que s’ils en sont convaincus.

            D’abord signifier à l’enfant qu’il est très important, mais qu’il n’est pas tout.  On dit bien qu’aimer consiste moins à se regarder l’un l’autre qu’à regarder ensemble dans la même direction, cela s’applique aussi aux enfants. Les regarder certes avec amour,  mais les inviter aussi à regarder vers ce que l’on trouve important, du reste de la famille à Dieu si on le reconnaît. Ne pas s’enfermer dans un face à face qui exclut tout tiers, montrer au contraire que l’amour véritable n’est pas exclusif.

            Si l’on veut faire sortir l’enfant de l’illusion de la toute-puissance, il est bon que les parents ne se montrent pas eux-mêmes tout-puissants. S’ils se montrent faibles, l’enfant ne peut se sentir en sécurité avec eux, mais si leur volonté arbitraire semble la référence ultime, il peut se sentir à la merci de leurs caprices. Il faut que les parents montrent qu’ils détiennent une autorité qui vient de plus haut, qu’ils transmettent une loi dont ils ne sont pas l’origine. Et c’est en obéissant eux-mêmes à la loi qu’ils peuvent amener les enfants à s’y soumettre de bon cœur, que ce soit les lois de Dieu, du pays ou de la raison. Si l’exemple est particulièrement important, il ne suffit pas. Même avant sept ans l’enfant est sensible à la parole, et c’est en parlant avec lui qu’on lui fera comprendre progressivement que certaines attitudes sont bonnes, d’autres mauvaises. La dimension affective jouera sans doute au début, mais progressivement la raison remplira son rôle, et l’on pourra expliquer davantage le pourquoi des règles et des usages.

  

            Quelques esprits supérieurs arrivent peut-être à se passer de la notion de Dieu, mais force est de constater que c’est bien difficile pour la plupart des hommes. Quand ils ne reconnaissent pas explicitement l’existence d’un dieu, ils divinisent fréquemment telle ou telle instance à laquelle ils vouent un culte. Et bien souvent, cette instance c’est leur petit moi. La meilleure prévention contre l’orgueil et ses fâcheuses conséquences consiste donc sans doute à favoriser chez l’enfant un sens équilibré de la transcendance, en l’initiant à un culte raisonnable de ce qui mérite d’être honoré. Faute de quoi c’est vers lui-même qu’il portera tout son intérêt, c’est sa personne qu’il considèrera comme seule digne d’un culte. Cette illusion a sans doute de beaux jours devant elle, mais elle ne prépare pas à ses victimes un avenir plus riant que ce que d’aucuns ont taxé d’illusion.

  

                                                                                                            JJF.

Espérance

Mercredi 5 décembre 2007

  

  

  

Comme tous les ans, nous allons échanger des vœux de bonne année, en insistant sans doute sur la santé. Celle du corps est certainement très importante, et, même si nous avons à en prendre soin, elle ne dépend pas entièrement de nous. Il en est de même de la santé psychique. Mais il est un domaine dans lequel notre responsabilité est entière : la santé spirituelle. C’est elle en fait qui nous permet d’être heureux même si notre corps nous fait souffrir, même si nous avons toute sorte de soucis.

            On lui donne divers noms, elle se manifeste de différentes façons, mais c’est le bien le plus précieux, le trésor qui est à la portée de chacun. Elle consiste principalement à dire oui à Dieu du plus profond de notre cœur. Lui faire confiance, vouloir faire sa volonté, accepter son aide, bref, croire en son amour plus fort que la mort. Benoît XVI vient de publier une encyclique sur l’espérance. On peut dire que la santé spirituelle est très liée à cette vertu : nous appuyant sur la promesse de Dieu, nous jouissons déjà d’une certaine manière de ce que nous espérons.

            Il y a bien sur l’espérance de la vie éternelle qui oriente notre existence, mais plus immédiatement celle de dépasser nos travers et nos défaillances et d’avoir de bonnes relations avec notre entourage. Cette espérance suppose la patience envers nous-mêmes, comme envers les autres. En particulier pour arriver à pardonner comme Jésus nous le demande. Des fautes graves ne peuvent pas nous laisser sans réaction négative. Il ne faut pas se voiler la face devant les souffrances qu’on nous a infligées ou devant le gâchis qu’on aurait pu éviter. Un sentiment de colère est tout a fait honorable, et la justice exige même un châtiment. La tentation est d’en rester là. Si l’on y succombe, on ne fait qu’entretenir la blessure. La santé spirituelle vise au delà du ressentiment, elle espère la réconciliation et le dépassement de la colère. Vouloir pardonner, ne pas entretenir volontairement la rancune, c’est déjà pardonner, même si l’on souffre encore et si la colère revient parfois. C’est pardonner en espérance, comme saint Paul dit que nous sommes sauvés en espérance. Ce n’est pas la réalisation plénière, mais comme un avant-goût. A l’opposé, celui qui n’espère pas s’enferme dans sa triste situation.

            Que nos vœux soient illuminés de cette espérance qui nous fait déjà goûter ce que nous espérons.