Archive pour août 2007

la parabole du veau gras

Mardi 28 août 2007

            L’Evangile de saint Luc nous propose une parabole originale et qui a la faveur des prédicateurs, surtout à l’occasion du sacrement de pénitence. Tout le monde la connaissait  autrefois sous le titre de « l’enfant prodigue », mais elle a reçu de nombreuses autres appellations, dont aucune ne semble décisive. Chaque titre s’efforce d’évoquer la morale de cette histoire, et les divers acteurs de la parabole sont mis en avant. Il y en a cependant un qui ne retient guère l’attention, alors qu’il est cité trois fois. Et il se pourrait bien qu’il ait un rôle central, même s’il n’apparaît que dans la deuxième partie du texte. Le père ordonne de l’amener de de le tuer, le serviteur annonce sa mort et le fils aîné le regrette: c’est le veau gras. Que vient il donc faire dans cette histoire de famille? 

            Mais d’abord, qu’est-ce qu’un veau gras? C’est un animal que l’on garde dans l’obscurité de l’étable, étroitement attaché pour qu’il ne bouge pas, muselé pour qu’il ne mange ni foin ni paille, abondamment nourri de lait pour qu’il engraisse vite et produise une belle viande bien blanche. C’est au moins ainsi qu’il était traité dans les fermes de mon pays, avant les élevages industriels et les hormones… Dans tous les cas, ses jours sont comptés: c’est comme veau qu’il sera tué et personne n’envisage qu’il devienne adulte. Il constitue une excellente figure de la dépendance infantile, de ce genre de relations ou l’enfant ne voit en son parent qu’un fournisseur de nourriture qui n’a d’autre souci que de le voir engraisser. Aucun désir propre, aucune perspective d’avenir. La seule chose qui compte c’est pour l’un de remplir l’assiette, pour l’autre de la vider. Comme quand on élève des cochons. 

            Dans la parabole, on peut voir que les deux fils considèrent leur père surtout comme un fournisseur de nourriture: le plus jeune de manière goulue et irresponsable, au moins au début, l’aîné avec conscience du travail qu’il doit fournir pour la mériter. 

            Le plus jeune, en effet, considère qu’il a droit à ce que son père lui procure ce qu’il désire: « Donne moi la part de fortune qui me revient. » Il consomme sans aucune mesure ce qu’il a, et la description de son attitude dans la misère est curieuse: « il se met au service d’un des habitants de la contrée qui l’envoya dans ses champs garder les cochons. » On s’attendrait à lire par exemple: « mais celui-ci ne lui versait qu’un salaire de misère qui ne lui permettait pas de manger à sa faim ». Or on trouve: « Il aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait. » Comme s’il était incapable de prendre par soi-même la nourriture et qu’il faille qu’on la lui donne, à l’image du veau gras qu’on abreuve souvent au seau pour qu’il prenne davantage. D’ailleurs, il ne s’agit pas pour lui de se nourrir, ou de manger, mais de « se remplir le ventre ». C’est toute sa perspective. Et il repense alors aux journaliers de son père qui ont du pain en abondance: il s’agit de retourner à cette source. Encore une marque de dépendance: seul le père peut le nourrir. Mais une évolution se fait jour: il reconnaît qu’il ne peut se prévaloir d’aucun droit à cette nourriture, et qu’il lui faudra la gagner: « Je ne mérite plus d’être appelé ton fils, traite-moi comme l’un de tes journaliers. » 

            Lors du retour, le père montre bien qu’il ne veut pas d’une relation de ce type: curieusement, il ne lui adresse pas la parole, mais en l’embrassant; en lui faisant mettre la plus belle robe, l’anneau et les sandales, il manifeste qu’il le traite en égal. Et il s’agit de faire la fête. Mais là aussi intervient un terme surprenant: « Amenez le veau gras », alors que pour le tuer il vaut mieux l’emporter en un lieu convenable. Ne peut-on pas comprendre qu’avec l’enfant prodigue, c’est un veau gras, certes amaigri, qui est de retour, et qu’il s’agit qu’il meure pour que vive enfin l’adulte? Le père n’a que faire d’un nourrisson, ni d’un ouvrier supplémentaire: il veut des relations d’homme libre à homme libre où puisse se déployer toute la gratuité d’un amour le plus souvent incompris. C’est peut-être ce que manifeste son silence. Il n’entre pas dans la logique proposées par le fils, ne lui donne aucune explication verbale, mais lui fait expérimenter la nouvelle situation à laquelle il l’invite… si toutefois il veut bien renoncer à celle où il se complaisait jusqu’alors. Il faut que le veau meure pour que vive le fils.         

            C’est ce que ne comprennent ni les serviteurs ni le fils aîné, qui d’ailleurs ne se considère pas autrement qu’un serviteur: « Voici tant d’années que je te sers sans avoir jamais transgressé un de tes ordres, et tu ne m’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis! » Pas d’autre perspective que le travail, aucune conscience que « tout ce qui est à moi est à toi ». Le fils aîné reste dans une relation de dépendance vis-à-vis du père. Il ressemble moins au veau gras qu’à l’animal de traît qui gagne sa nourriture par un dur labeur et qui ne peut envisager d’autre existence. On ne peut le dire véritablement servile, car il s’oppose à son père et lui fait des reproches, mais il semble incapable de comprendre la gratuité de l’amour proposé par son père. 

            « Mon fils était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé! » On explique souvent que cette mort ou cette perte correspond au moment où le fils était parti, voulant dire par là que l’essentiel est que l’enfant ne quitte pas ses parents. N’est-il pas plus conforme à une saine psychologie de considérer que tant qu’il était semblable au veau gras il était perdu et comme mort? Et d’ailleurs le fils aîné est-il beaucoup plus vivant? La parabole elle-même ne lui donne pas le beau rôle, bien que le père lui dise « Toi, mon, enfant tu es toujours avec moi. » 

  

            Comme toutes les paraboles, celle-ci est susceptible de nombreuses interprétations. On peut voir dans le fils aîné le peuple juif; et dans le cadet les païens. On peut aussi insister sur le bon accueil que Dieu fait au pécheur repentant, surtout si l’on ne garde que la première moitié. Mais ce veau gras que l’on tue ne peut-il pas signifier que si Dieu désire que nous soyons en relation étroite avec lui, il ne se satisfait pleinement que d’une relation qui s’établit dans la liberté? Jésus nous montre l’exemple d’une telle liberté envers celui qu’il nomme « Père » et dont il veut accomplir la volonté par amour et non par contrainte ou intérêt. D’ailleurs il ne revendique pas pour soi seul cette liberté: il nous dit: « Je ne vous appelle pas serviteurs, je vous appelle mes amis. » 

            Toutes les comparaisons ont leurs limites, et nous avons tendance à projeter sur Dieu nos manières de faire. Ainsi l’image de la paternité est parfois utilisée pour inciter à une dépendance plus infantile que filiale. Pourtant le souhait d’un père digne de ce nom n’est pas que son enfant lui reste soumis, mais qu’il devienne un homme comme lui, ou même mieux. Pour cela doit se réaliser la parole de la Génèse: « l’homme quittera son père et sa mère. » On peut considérer que notre parabole incite à cette démarche: pour faire la volonté de Dieu nous avons faire disparaître ce qui nous fait ressembler au veau gras, c’est à dire toute attitude infantile, capricieuse ou servile, tout ce qui nous ferait nous soumettre par crainte ou par intérêt particulier, tout ce qui nous attacherait à Dieu et ferait qu’il ne serait pas aimé pour lui-même . 

            La réponse qu’attend son amour, c’est une réponse gratuite, une reconnaissance de sa bonté. Gratitude pour l’amour reçu, reconnnaissance que c’est la seule vérité. Répondre parce que nous voulons dire oui à la vie qui nous est proposée, oui à cet amour qui nous apparaît comme le bien suprème et non pas comme un moyen d’obtenir autre chose. Car l’amour n’appelle que l’amour, et ce serait lui faire injure que de vouloir le payer par autre chose. 

            Mais Dieu n’attend pas que nous l’aimions ainsi pour nous prodiguer son amour. Il est peut-être déçu si nous nous comportons en veau gras, mais il ne nous en aime pas moins. Il rayonne sur tous, comme le soleil sur les maisons aux volets clos aussi bien que sur sur celles qui les ont ouverts. C’est notre attitude qui nous permet de le reconnaître et d’en accueillir plus ou moins, pour autant qu’on puisse mesurer l’amour. 

  

  

Note : La parabole est au masculin, et nous sommes restés dans ce genre. Le lecteur saura de lui-même généraliser et adapter.