Archive pour juin 2007

Trois niveaux de conscience (1°conférence)

Vendredi 8 juin 2007

Réaction spontanée, mentalité scientifique,

attitude religieuse.

  

  

            La société dans laquelle nous avons vécu jusqu’ici a une caractéristique assez unique dans l’histoire de l’humanité. C’est sans doute la seule qui, au nom de la liberté, ait relégué les questions du sens de la vie dans le domaine facultatif des options personnelles. Je ne suis pas nostalgique de la Sainte Inquisition ni de l’imposition par la force de la vérité du Prince, mais je m’interroge sur le fonctionnement d’une société qui a pour valeur première et presque unique la Tolérance. Je m’interroge d’autant plus que nos contemporains ne rayonnent pas spécialement la joie de vivre, et que divers mouvements d’intolérance et de violence menacent notre monde.

            Nous n’avons jamais eu tant de connaissances sur le fonctionnement de l’homme, et en même temps nous n’avons jamais été aussi indécis quant au sens de la vie. Notre science éclate, dit E. Morin, en mille savoirs ignares. Nous mélangeons tout, pour le plus grand malheur de nos enfants, et j’ai la prétention de vous présenter ici quelques points de repères pour éviter de stagner dans cette funeste confusion. N’ayez pas peur, ce n’est pas une révélation personnelle que je vous apporte, mais la mise en perspective de divers éléments que l’on trouve de-ci de-là dans les traditions qui se penchent sur l’homme et sa destinée. Ce discours ne prend pas pour point de départ la foi chrétienne, mais vous verrez qu’il permet d’en rendre compte aisément.

  

            Une conviction première se dégage de la plupart des traditions: la naissance biologique ne suffit pas pour faire un homme accompli. L’homme ne doit pas seulement grandir, mais il lui faut effectuer un saut, se risquer dans un passage, car il est appelé à abandonner une vie spontanée, considérée comme sauvage, désordonnée et promise à la mort, pour accéder à une vie nouvelle, conforme à l’ordre du monde et de la société. On parle souvent d’initiation, et les cérémonies d’initiation consistent la plupart du temps en une mort symbolique suivie d’une naissance. C’est l’occasion de révéler les récits mythiques qui disent le sens profond de la vie et donnent des modèles de comportement pour l’existence quotidienne.

  

Les trois niveaux de conscience.

            Précisons un peu. En fait, notre vie peut s’organiser autour de trois centres, qui correspondent chacun à ce que j’appellerai un degré, un niveau de conscience. Mais attention: les choses ne se passent pas comme au jeu de marelle, où l’on saute d’une case dans l’autre, car l’accès à un état nouveau ne supprime pas le précédent. La comparaison avec des vêtements que l’on enfilerait les uns par dessus les autres ou avec des diplômes successifs serait plus juste. 

            Le premier degré correspond à la petite enfance: l’homme y est centré sur lui-même, comme le bébé dont le seul souci est de satisfaire ses besoins. Et c’est très nécessaire, car il est très fragile, et si ses besoins affectifs ou matériels ne sont pas honorés, il en subit des dommages parfois mortels, en tout cas difficiles à surmonter.

            Mais progressivement, il peut se rendre compte qu’il n’est pas seul au monde: les autres aussi ont le droit d’exister. Il a besoin de sa mère, mais pour qu’elle puisse s’occuper de lui, il faut bien qu’elle existe par elle-même. Peu à peu, il cherchera à lui répondre, à lui faire plaisir. Il s’attachera à elle pour elle-même, et non pas pour ce qu’elle lui procure. Il peut accéder ainsi au second niveau, où l’on n’est plus centré sur soi-même, mais sur les autres. On écoute ce qu’ils disent, et on apprend beaucoup. On cherche à faire plaisir, à rendre service, à se dévouer. On peut s’attacher fortement à telles personnes ou à tels groupes, avoir de grands idéaux.

            Mais ce passage ne se fait pas sans peine, et l’adolescence en témoigne par ses conflits. C’est la période où l’on s’ouvre à de nouveaux horizons, où les autres ont une grande importance, mais où l’on veut aussi s’affirmer. On oscille douloureusement entre l’égoïsme et la générosité, et la décision pour la générosité est elle-même source de conflit: on ne peut satisfaire tout le monde à la fois. Si je veux contenter telle personne, j’ai bien des chances de déplaire à telle autre. Comment choisir?

  

            C’est là qu’intervient le troisième niveau, celui de la conscience morale, considérée par la théologie catholique comme écho de la voix de Dieu en nous. Lorsqu’il suit sa conscience, le sujet ne décide plus en fonction de ses propres intérêts, ni pour faire plaisir à quelqu’un, mais par rapport à l’Absolu. Telle solution se présente comme la bonne, même si elle est coûteuse, même si elle doit mécontenter Papa, Maman ou les copains. Cela peut demander de durs combats, dont témoignent les tragédies antiques, mais là est la vie, et nulle part ailleurs. Aussi celui qui renonce à sa conscience et suit la facilité se prépare des ennuis bien pires que ceux qu’il a voulu éviter: fuyant la tragédie il tombe dans le drame.

  

            Nous avons donc trois centres possibles: le moi, les autres, le Tout-Autre. On ne peut les traiter que séparément, mais rappelons-nous que l’on oscille le plus souvent de l’un à l’autre, à moins de rester enfermé dans le premier ou le second.

            -Le premier correspond à l’attitude spontanée,

            -le deuxième, chez nous, à la mentalité philosophique ou scientifique,

            -le troisième à l’attitude religieuse digne de ce nom.

  

            Si je suis centré sur moi-même, je vais voir toute chose en fonction de mes désirs et de mes craintes, dont Lucrèce disait qu’ils font les dieux. C’est mon imagination qui projette sur l’extérieur ce qui se passe en moi, et je prête aux objets et aux gens des sentiments qui correspondent aux miens. Si ma voiture ne veut pas démarrer, c’est qu’elle est paresseuse ou méchante, et je vais la punir d’un coup de pied. Le tonnerre me terrifie, car il manifeste la colère du ciel qui me gronde et veut venger le mal que j’ai commis. En voyant un beau visage, je ne pense qu’aux satisfactions sexuelles que je pourrais tirer du corps qui le porte, et si je suis malade je me sens possédé par une entité maléfique dont seul le spécialiste -médecin ou exorciste- peut me délivrer. Ma mère est la plus belle femme du monde, mon père le plus fort et le plus intelligent et mon pays le plus beau, simplement parce qu’ils sont les miens.

            On peut bien essayer de me persuader que j’ai tort, je suis convaincu que j’ai raison. D’ailleurs c’est évident, et si les autres ne veulent pas le croire c’est qu’ils sont bêtes ou de mauvaise volonté.

  

            Si je suis au second niveau, centré sur les autres, je ne projette plus directement mes désirs et mes craintes sur l’extérieur, mais je fais un effort d’objectivité pour voir les choses comme elles sont. Il vaudrait mieux dire « comme on se les représente dans la société où je vis », car on ne fait alors qu’acquérir le regard du groupe social, ses manières d’envisager la réalité.

            C’est la recherche des causes, des explications, et, selon l’état de la culture, on fera intervenir des esprits, des sortilèges, ou des lois mathématiques. Dans nos pays, depuis les Grecs, c’est principalement la  démarche philosophique et scientifique, le premier pas dans l’approche de la réalité, dans la reconnaissance de l’altérité. Cela demande bien des efforts, et toute une ascèse intellectuelle. Mais c’est la seule manière d’entendre vraiment ce que disent les autres, et d’acquérir les connaissances nécessaires pour une certaine efficacité technique. Le monde se désenchante, il se dépeuple des esprits et des génies de toute sorte qui l’habitaient au stade précédent, il devient un champ d’expérience livré au pouvoir de l’homme. Tout s’explique par la physique et la chimie: Si la voiture ne démarre pas, on vérifiera les bougies. L’orage n’est qu’un phénomène électrique, l’attrait amoureux une histoire d’hormones nécessaire tant à la perpétuation de l’espèce qu’à l’équilibre et au plaisir de l’individu. La maladie est un dérèglement de l’admirable machine humaine qu’il s’agit de garder en bon état de fonctionnement, et les parents deviennent des êtres quelconques, avec bien des limites.

  

            Si je m’ouvre au Tout-Autre, j’accède à la fonction symbolique: je ne me contente pas de voir la réalité au travers de ma seule imagination, ni d’objectiver toute chose. Je deviens capable de lire un sens, de comprendre une signification. Tout peut prendre sens, l’univers devient cohérent, et toute chose peut m’enseigner sur moi, sur le monde, sur le divin. Tout ce qui existe peut devenir symbole, c’est à dire signe de reconnaissance d’une alliance qui nous précède.

            Rappelons une définition du symbole. A l’origine, c’est un objet coupé en deux et distribué entre les contractants d’une alliance, qui conservent chacun leur part et la transmettent à leurs descendants, de telle sorte que ces éléments complémentaires, à nouveau rapprochés, permettent de faire reconnaître les porteurs et d’attester de leur alliance. Le symbole est donc un objet concret qui renvoie à un invisible, qui pointe vers autre chose qu’on ne peut désigner directement. Il ne démontre pas, il évoque.

  

            Deux exemples nous permettront de mieux comprendre ce qu’est cette attitude: dans l’Evangile, Jésus parle beaucoup en paraboles. Il invente certes quelques histoires, mais la plupart du temps, il invite simplement à regarder la graine qui germe, le paysan ou le pêcheur au travail… « Vous voyez tout cela: il en est de même du Royaume des Cieux. Si vous savez regarder le monde qui vous entoure et si vous avez la bonne attitude, vous aurez aussi une idée du Royaume. » Nous savons que la plupart du temps les Apôtres ne saisissaient pas, et que c’est après la Pentecôte qu’ils ont compris.

            L’autre exemple nous montre l’attitude inverse:

                        Lorsque le curé vint l’administrer, ses yeux, morts en apparence depuis quelques heures se ranimèrent à la vue de la croix des chandeliers et du bénitier d’argent. Lorsque le prêtre approcha de ses lèvres le crucifix de vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvantable geste pour le saisir et ce dernier effort lui coûta la vie. 

            Il appela Eugénie… « Aie bien soin de tout: tu me rendras compte de ça là bas », dit-il en prouvant par cette dernière parole que le christianisme doit être la religion des avares. Balzac, Eugénie Grandet. Au lieu de voir ce que représente la croix, l’avare n’en voit que la matière…

            Ainsi, ma voiture en panne me dira un jour que tout est mortel sur cette terre, et le lendemain que l’homme est bien présomptueux quand il planifie tout son temps. Le fracas du tonnerre évoquera la puissance de Dieu, et l’émoi devant la beauté me fera sentir que je ne suis pas un être auto-suffisant. La maladie elle-même se fera message, elle me révèlera telle part de ma personnalité et m’invitera à la transformation. De leur côté mes parents ne sont plus l’objet d’un culte ou de critiques systématiques, mais je puis les honorer comme il convient, en supportant patiemment leurs limites, et en leur montrant de la reconnaissance pour le don qu’ils m’ont fait de la vie.

Renouant sans cesse des liens avec le monde, capable de lire un sens toujours nouveau, je serai à proprement parler un homme religieux, au sens fort du terme. (le contraire de religieux: négligeant)

  

                        moi                              autres                           Tout-Autre

                        image                           objet                            symbole

  

Les psy parlent de passer de l’imaginaire au symbolique.

            Vous voyez tout de suite que tout cela n’est pas en accord avec la mentalité courante. Généralement, on oppose symbolique à réel. D’où le franc symbolique. C’est que notre société s’intéresse plus à la matérialité des choses et aux explications qu’à la signification. Pourtant, nous attachons une grande importance à des éléments qui ne valent que par leur signification: ainsi l’ordre dans les réceptions officielles, la manière de nous habiller…

            Si l’on prend tout cela au sérieux, on peut considérer que la maturité humaine correspond à sa plus grande ouverture à l’altérité, c’est à dire à l’attitude religieuse que nous venons de décrire. Malheureusement cela ne signifie pas que tous les fidèles de toutes les religions vivent cette ouverture au Tout-Autre, et qu’il suffirait d’aller à la messe, de manger casher ou de pratiquer le Ramadan pour être un homme accompli. Car les religions peuvent être vécues selon les trois degrés: comme recherche d’un intérêt personnel, comme un lien social, ou encore pour Dieu seul, même s’Il nous renvoie aux autres et à nous-mêmes. L’altruisme et dévouement sont sujets à la même dégénérescence: ils peuvent n’être qu’une recherche de soi. J’ai envie de m’occuper, j’ai besoin d’être reconnu, alors je fais des tas de choses, mais je me soucie assez peu de ce qu’attendent vraiment les autres.

Comparaison

            Revenons à la comparaison de ces divers degrés de conscience. Envisageons-les d’abord comme si l’on pouvait vivre sur un seul niveau, ce qui va donner des portraits un peu caricaturaux. Nous verrons ensuite que l’important, c’est la communication entre ces niveaux.

            Alors que le naturel est mû par ses pulsions, le philosophe et le scientifique sont guidés par la raison, et le religieux inspiré en son âme, si l’on entend par là la part la plus libre de l’homme, celle qui échappe aux conditionnements ordinaires. (Certains parlent d’esprit, ou d’être essentiel.) Ainsi le premier s’identifiera ses tripes, le second son cerveau, le troisième son coeur, et ils pratiqueront respectivement l’égoïsme, l’altruisme et la charité. Devant la souffrance d’autrui, ils manifesteront de la pitié, de la solidarité, de la miséricorde.

                        moi                              autres                           Tout-Autre

                        image                           objet                            symbole

                        pulsion                         raison                           âme

                        tripes                            cerveau                        coeur

                        égoïsme                        altruisme                      charité

                        pitié                              solidarité                      miséricorde

            Face à la vie les réactions sont caractéristiques. Au premier niveau, en souvenir de l’indigence primitive, on cherche à maintenir ce qui est, c’est l’immobilisme, la résistance au changement, la défense de ce que l’on a. La personne d’ailleurs s’identifie à ce qu’elle possède ou consomme, et elle est anéantie si on lui enlève ce qu’elle a. Au second degré, la curiosité s’éveille, ce qui développe le goût de la nouveauté, le désir de changement.  On se tourne vers l’avenir, on fait des projets, on planifie, et la personne s’identifie à ce qu’elle sait, à ce qu’elle fait. Elle n’est plus rien si la maladie ou la vieillesse la réduisent à l’inaction. Au troisième niveau, plus besoin de s’accrocher au passé ou de se projeter dans l’avenir: on peut tout accueillir comme une grâce. Ce qui est connu apparaît à chaque rencontre sous un jour nouveau,  et l’imprévu peut bénéficier d’un préjugé favorable. Tout est dédramatisé, car ce qui compte n’est plus l’avoir ou le faire, mais l’être. Et rien ni personne ne peut m’empêcher d’être: la souffrance et la mort elles-mêmes perdent leur aiguillon.

                        passé                           avenir                           présent

                        avoir                            faire                             être

                        immobilisme                 progrès                        renouvellement

            Chacun aura de Dieu et de la religion une approche différente. Le premier offrira des sacrifices à des forces menaçantes répandues partout, et il tâchera de se les concilier. Le second adressera un culte public, des efforts moraux et des prières personnelles à un Etre Suprême projeté au delà du temps et de l’espace, inconnaissable ou défini par une théologie spéculative, mais en tout cas auteur de la Loi morale. Le troisième se tiendra pour sa part en silence, dans la communion à un Dieu qui dépasse toute définition, intimior intimo meo, et superior summo meo. 

            forces menaçantes             Etre Suprême                                  Au-delà de tte représentat

            immanent                     transcendant                           imm et trans

            propitiation                  élévation de l’âme                    communion avec Dieu

                                                lien social                                       avec les autres

            sacrifices                      cérémonies                             

            magie                           prière articulée                                   silence

            transes                         morale

Les récits sacrés seront considérés comme

            légendes                      norme morale                                     mythe

et on en fera une lecture

            fondamentaliste            critique                                     spirituelle.

Le ressort de la vie morale et religieuse sera

            la peur                          l’effort                                      la reconnaissance

            l’intérêt             la volonté

  

Articulation

            Si l’on veut comprendre les réactions habituelles, il ne faut pas perdre de vue le fait suivant: tant que l’on n’a pas accédé à un niveau, on ne peut pas comprendre ce qui s’y vit. Et si l’on en entend parler, on juge d’après ce que l’on connaît, et cela paraît absurde. Ainsi l’égoïste croit que la personne généreuse se dévoue parce qu’elle y trouve un intérêt, et que l’homme religieux ne songe qu’à se préparer une éternité bienheureuse. De même le scientifique ou philosophe s’imagine que l’homme religieux croit que les textes sacrés racontent comment le monde et l’homme ont été créés, et il hausse les épaules devant les récits sans soupçonner qu’ils disent pourtant le sens profond des choses. Cette impossibilité de communiquer est la cause de bien des malentendus dans l’Eglise, car la plupart de ses préceptes ne se comprennent qu’au niveau symbolique, et on les dit avec les mots du second stade, pour des gens qui en sont le plus souvent au premier.

            Si nous voulons être des hommes à part entière, il s’agit de ne pas s’enfermer au premier ou second niveau. La tentation pourtant en est grande, et le résultat funeste. C’est la communication entre les niveaux au sein d’une personne qui est source d’épanouissement de richesse, alors que l’enfermement dans l’un ou l’autre produit des perversions. Ainsi, le premier degré est fondamental, car il fournit l’énergie, l’élan vital, le goût et la joie de vivre. Mais toute cette exubérance demande à être canalisée, orientée, car ses débordements peuvent être dévastateurs. C’est le rôle du passage au second niveau: socialiser les énergies, faire attention aux autres, se soumettre à la loi. Mais des personnes qui ont été trop vite arrachées au premier niveau peuvent être pleines de bonne volonté, il leur manque l’énergie, l’entrain, le dynamisme. Elles comprennent intellectuellement, mais sont incapables d’agir efficacement et de communiquer avec chaleur. On parle d’intellectuels desséchés… Mais parfois le premier niveau refoulé se venge et reprend le dessus: on se met à se défendre avec acharnement, on s’obstine imposer sa volonté, où encore on est pris par la gourmandise ou la luxure.

            Le second niveau est celui de la communication, nécessaire à la vie en société. C’est en m’efforçant de traduire à ce niveau mes expériences du premier et du troisième que je pourrai les vivre de manière vraiment humaine. Sans cet effort de communication, je serai simplement pris par l’émotion, subjugué par la sensation ou ravi en esprit, mais mon expérience demeurera ponctuelle, et sans effet sur ma vie quotidienne. Elle ne pourra pas non plus être confrontée à celle d’autrui, et je risque de la refuser en me croyant anormal, ou au contraire de me laisser fasciner et de sombrer dans l’illuminisme. C’est pour éviter cela qu’on pratique l’accompagnement spirituel. En effet, pour être vraiment humaine, une expérience doit être exprimée. Le langage rationnel, plus ou moins philosophique a un rôle tout particulier, mais il ne suffit pas toujours. On a souvent besoin de la comparaison, de la poésie, et de l’art en général pour exprimer ce qui ne peut se mettre en concepts.

            Mais si ce second niveau est coupé des deux autres, il tourne à vide, on n’a rien à dire de personnel, et l’on ne fait que répéter ce qui se dit habituellement dans les circonstances où l’on se trouve. Il y a bien communication, mais elle est vide, elle atteste seulement la sociabilité.

            Le troisième niveau ne présente pas les mêmes dangers, car il n’est pas du même ordre. Il est d’abord ouverture, et il renvoie à la vérité de l’être. Il ne captive pas l’homme, mais l’ouvre à lui-même et aux autres. Il peut se faire cependant que telle personne ait du mal à vivre son expérience spirituelle de manière équilibrée. Faute d’ouverture aux autres, elle peut s’attacher à une mystique trop personnelle, ou faute d’enracinement personnel elle risque de se lancer dans un activisme ruineux pour sa santé. Si elle reste ouverte à l’Esprit, et si elle a un bon accompagnement, elle s’équilibrera progressivement.

  

            Autre chose: jusqu’ici j’ai traité les trois niveaux de manière symétrique. Mais ils ont des statuts très différents. Le premier est spontané, et c’est l’éducation qui permet de s’ouvrir au second, alors que c’est par grâce que l’on arrive au troisième. On peut rester au premier degré, et vous en avez sans doute des exemples, mais pas au second. Car ce second niveau fournit des règles de vie, des explications, mais pas de raisons de vivre. C’est un état essentiellement transitoire, fait pour déboucher sur le niveau symbolique. Et si l’on ne s’ouvre pas à ce troisième niveau, on retombe au premier, mais de manière détournée. Je ne vais peut-être plus m’empiffrer ou me vautrer dans la luxure, mais je vais m’identifier aux valeurs que je défends. Je vais prendre mon plaisir à imposer aux autres la loi que je m’efforce de suivre plus ou moins -c’est le travers des Pharisiens- ou je vais tout sacrifier à la promotion d’un idéal auquel je me donne. Je puis de la sorte me vouer aux intérêts d’un parti ou d’un groupe religieux qui devient ma raison de vivre et que je défends avec la dernière énergie. On traduit cela d’une autre manière: l’homme n’a le choix qu’entre la vraie foi et l’idolâtrie. Dans le premier cas il s’ouvre à un Dieu sur lequel on ne peut pas mettre la main, dans l’autre, il s’adore lui-même en adorant une image qu’il se fait. Et toute la dynamique religieuse est de faire passer de l’idolâtrie à la foi

            Vous voyez sans doute comment ces propos éclairent la situation de notre société. Le drame de notre occident moderne est d’en rester au second niveau, et donc de s’exclure de la dynamique du symbole. C’est pour cela qu’il est si violent et si intolérant, malgré ses déclarations, car il a voulu imposer par la force de la raison une vision du monde qu’il considère comme la seule valable. Il veut imposer sa loi sans s’y soumettre lui-même. Et nous pouvons mettre dans le même sac la Sainte Inquisition, les guerres de religion, les massacres de la Révolution, le colonialisme et le capitalisme sauvage, le saccage de la nature et les deux grandes idéologies totalitaires: nazisme et communisme. Au nom d’un idéal abstrait on peut commettre les pires atrocités, car l’on n’écoute plus ni son coeur ni ses entrailles. On est pris dans une logique délirante à laquelle on sacrifie tout. C’est pour cela aussi que la jeunesse se révolte parfois, et conteste violemment les valeurs idolâtrées : il y a eu les nihilistes et anarchistes de la fin du XIX° siècle, puis les divers mouvements des années 60. Ce sont, malgré les formes, des réactions à une crise religieuse, qui dit enfin son nom de nos jours, avec le foisonnement des sectes et des divers groupes spirituels.

            Nous pouvons nous demander comment nous en sommes arrivés à ce refus du symbolique. J’avancerai l’hypothèse suivante: il faut toujours faire un effort pour s’ouvrir à ce niveau, pour accueillir la grâce. Cet effort est personnel, mais il peut être facilité par un climat culturel qui tient en estime les valeurs de l’esprit, qui prône cette ouverture à un sens qui nous dépasse. D’où la nécessité d’un discours qui fasse droit aux valeurs spirituelles et religieuses.  Mais si les paroles sont démenties par les actes, si, en particulier, la religion  en reste trop au premier degré, elle discrédite le plan spirituel qui est considéré par les esprits honnêtes mais peu expérimentés comme pure illusion, comme pure  projection des désirs et des craintes. C’est ce que l’on peut constater trop souvent. Il se fait alors un mouvement d’idées qui conteste non seulement cette dégénérescence de l’esprit religieux, mais encore toute religion.

  

            D’autre part la religion elle-même ne peut jouer son rôle d’épanouissement des personnes que si elle tient un langage compréhensible sur cette ouverture possible à une dimension transcendante. Sinon, elle juxtapose superstitions intéressées et moralisme. Et avec un peu d’instruction on se détache de certaines superstitions et on se rend compte qu’on n’a pas besoin de religion pour avoir un minimum de morale: la religion n’a plus qu’un intérêt folklorique et elle meurt faute de pouvoir parler intelligemment d’elle-même. D’ailleurs il est assez affligeant de constater que chez nous beaucoup de gens qui se posent des questions sur le sens de la vie font des efforts considérables pour étudier des doctrines exotiques, et qu’il ne leur vient pas à l’idée que l’Eglise puisse avoir des choses intéressantes à proposer.

            Dans la prochaine conférence, nous verrons justement comment cette doctrine des trois niveaux éclaire la foi chrétienne et la vie de l’Eglise, et comment la confusion des niveaux a fait dégénérer le christianisme vers l’état lamentable que nous connaissons.

                                                                                    J.J.Fauconnet