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Niveaux de conscience et vie chrétienne (2°conférence)

Vendredi 25 mai 2007

Niveaux de conscience et vie chrétienne 

  

  

            Dans la dernière conférence, nous nous sommes entretenu des trois niveaux de conscience, de la manière dont l’homme, pour parvenir à la maturité, doit passer du stade imaginaire, auquel il est centré sur soi, au stade symbolique où il s’ouvre au Tout Autre, où il perçoit un sens à sa vie et au monde en général. Nous avons noté que l’on accède à cet état par grâce, mais que l’on peut s’y préparer. L’éducation, en nous décentrant de nous mêmes pour nous ouvrir aux autres, joue ici un rôle tout particulier, mais elle ne saurait produire automatiquement cet établissement au niveau symbolique, que nous avons aussi appelé religieux, ou domaine de la conscience, niveau où nul ne peut décider à ma place.

            Nous nous proposons aujourd’hui de voir comment cette conception de la vie humaine s’articule avec la foi chrétienne.

  

L’initiation chrétienne

  

            Même si nous sommes très chrétiens, si nous vivons l’Evangile le mieux possible, même si, comme les Patriarches, nous n’avons voulu nous marier que pour procréer des adorateurs du vrai Dieu, nos enfants ne naissent pas chrétiens, ils peuvent tout au plus le devenir. Et il est d’ailleurs de notre devoir de les aider à le devenir. Pour cela la première chose à faire c’est de les baptiser.

             Et qu’est-ce que le baptême? C’est le premier sacrement de l’initiation chrétienne. S. Paul en donne la signification: « Par le baptême nous avons été ensevelis avec lui dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts pour la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle. » Rm 6, 4. Ailleurs il parle de mourir au péché pour vivre du Christ.

            Par le baptême nous sommes mis au tombeau avec le Christ pour ressusciter avec lui. D’ailleurs, autrefois, on manifestait cela en baptisant lors de la veillée pascale, lors de la fête de la Résurrection du Christ. Et l’on se souvenait que ce grand passage de Jésus s’est effectué pour la Pâque juive, mémorial de la sortie d’Egypte. De sorte que le baptême évoque toujours le passage de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie. Mais pour accéder à la terre promise Israël a dû descendre dans la Mer Rouge que Dieu écartait devant lui, de même le Christ affronte la mort, descend aux enfers et ressuscite. Celui qui est baptisé réalise ce passage symboliquement et sans risque, puisque Jésus a tout pris sur lui.

  

            Nous avons parlé l’autre fois des risques que nous courrons de stationner au premier ou au second niveau, c’est à dire de rester enfermé sur nous-mêmes ou sur nos principes. C’est ce que la tradition appelle l’homme ancien, ou encore la chair, état de l’homme qui ne s’ouvre pas vraiment à Dieu. C’est un état de péché, un état qui ne correspond pas à ce pour quoi Dieu nous a créés. Le baptème opère la rémission des péchés: il nous ouvre à Dieu et aux autres.

            On insistait beaucoup autrefois sur ce péché originel, et on le présentait de manière si odieuse que beaucoup se sont révoltés contre ce Dieu sadique qui se permettait d’envoyer en enfer tous les hommes sous prétexte que leur ancêtre avait mangé d’un fruit défendu. D’ailleurs maintenant on n’en parle presque plus. Nous essayerons d’en parler un peu plus tard. Notons seulement que nous trouvons ici une expression assez adéquate du péché et du salut: passer de l’état spontané et morbide d’enfermement sur soi à l’ouverture au Dieu d’amour qui donne la vie.

            Seul le Christ permet ce passage, et S. Paul le dit clairement: « Il est mort pour tous afin que les vivants n’aient plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui qui est mort et ressuscité pour eux. » (2Co,5, 15) C’est sans doute plus fécond que de s’imaginer une souillure, une tache qui doit être lavée. D’ailleurs, le baptême est d’abord une plongée, une immersion, et l’aspect de mort y est aussi présent que celui de purification. Mais dans notre pratique de verser un peu d’eau seulement, c’est l’aspect lavage qui est souligné, au détriment de l’autre.

  

            Si important qu’il soit, le baptême n’est que le premier des sacrements de l’initiation: il doit être suivi de la confirmation et de l’eucharistie. Le baptême libère du péché, comme la traversée de la mer rouge a mis les hébreux hors de portée des Egyptiens qui voulaient les garder en esclavage. Le nouveau baptisé est donc comme au désert, ou comme un détenu qui sort de prison: il a été arraché à une situation d’oppression, mais il n’est pas définitivement sauvé pour autant, et s’agit pour lui de ne pas retomber dans un nouvel esclavage. Aussi la confirmation vient-elle lui donner une loi nouvelle: c’est la sacrement de l’Esprit Saint, de la loi nouvelle inscrite en nos coeurs et qui nous fait vouloir de l’intérieur ce que la loi ancienne, écrite sur les tables de pierre nous prescrivait de l’extérieur. Ce n’est sans doute pas pour rien que nous célébrons le don de l’Esprit Saint pour la Pentecôte, fête juive du don de la Loi à Moïse.             Avec la confirmation le néophyte a donc le guide pour avancer dans le désert, mais cela ne lui suffit pas: s’il n’a rien à manger, il ne tardera pas à défaillir. L’eucharistie est là pour le nourrir de la vie du Christ ressuscité, elle entretient en lui la dynamique de la reconnaissance et du don de soi.

             Les Orientaux confèrent ces trois sacrements dès la naissance, mais nous, plus sensibles à l’aspect rationnel des choses, nous attendons que le jeune soit capable de comprendre… ce que seule la grâce permet de comprendre… D’où la désaffection de la confirmation.

  

            Cette initiation chrétienne, cette nouvelle naissance correspond tout à fait à ce que nous avons appelé le troisième stade, le stade symbolique ou religieux. C’est l’accueil par l’homme de l’Esprit de Dieu qui vient renouveler son intelligence et ses forces, éclairer sa conscience et lui donner un amour véritable.

            Rappelons nous un des points importants de notre première rencontre: tant qu’on ne s’est pas ouvert à un stade, on ne peut pas comprendre ce qui s’y passe, on ne juge que d’après ce que l’on connaît. Seul un chrétien accompli peut comprendre ce qui se joue dans les sacrements, aborder le mystère du Christ et goûter l’Ecriture Sainte. C’est pour cela que l’on chassait de l’église les non-baptisés avant la liturgie eucharistique. Seulement ce n’est pas très démocratique: on ne pourrait plus le faire de nos jours. (Il semble cependant que les Francs-Maçons n’aient pas ces scrupules…) Mais même des baptisés confirmés et pratiquants ne vivent pas pleinement leur foi chrétienne: notre culture stérilise les sacrements.

  

La vie chrétienne aux différents niveaux.

  

            Essayons de caractériser les manières d’aborder le mystère chrétien selon le niveau qui domine dans notre vie.

            Au premier degré, celui qui est centré sur soi ne sera sensible qu’à ce qui le touche directement. Ainsi le Christ va être surtout un personnage de légende: le petit Jésus qui me console et qui doit faire des miracles pour moi. D’ailleurs Dieu lui-même se doit de me protéger en échange du culte que je lui rends. C’est pour cela que certaines personnes disent perdre la foi après telle souffrance: si Dieu existe, il ne devrait pas permettre qu’il m’arrive quelque chose d’aussi terrible. Ces gens n’ont jamais songé qu’ils ne sont pas les premiers à souffrir, et que le dieu auquel ils croyaient avant leur malheur permettait bien des horreurs. Mais ce n’était pas grave: ça ne les touchait pas personnellement. D’autres vont surtout voir en Jésus le juge de la fin des temps,  ils le craindront et tenteront de faire appliquer strictement les lois qu’ils lui attribuent. D’autres encore, retombés du second vers le premier, en feront le premier révolutionnaire, ou le premier hippie.

            Des sacrements on attend un effet immédiat et tangible, une protection, une force bien sensible. Et si rien ne se passe, c’est que ce n’est pas sérieux. Ainsi un paroissien me racontait que lors de sa première communion, un de ses camarades lui disait: « moi j’ai mangé avant un morceau de pain comme ça, et tu vois que ça n’a rien fait… » Il s’attendait peut-être à être foudroyé, comme les enfants de choeur qui faisaient exprès de toucher les vases sacrés malgré les interdictions du curé. Dans le même ordre d’idées, on s’attendra à ce que les enfants nés hors mariage soient tarés, et l’on croira damnées les personnes qui meurent sans les derniers sacrements.

  

            La Bible et la vie des Saints sont lues au premier degré: on croit que tout ce qui est écrit s’est vraiment passé comme cela, et l’on réagit violemment contre ceux qui en contestent l’exactitude.

  

            Pour l’au-delà de la mort, on craindra surtout les supplices de l’enfer, et les plus optimistes espéreront les délices du paradis. Mais la perspective de chanter perpétuellement des cantiques n’attire pas tellement. Ce qu’on espère vraiment c’est être libéré de la souffrance, et donc échapper à l’enfer et au purgatoire: pour cela on accumule des mérites, et l’on se fait un peu souffrir sur la terre pour faire plaisir à Dieu et qu’il nous le rende ensuite en bonheur au Ciel.

  

            Au second degré, on s’intéresse surtout au Jésus historique. On essaye de voir ce qu’il a été au-delà des histoires de bonne femme que l’on colporte à son sujet. Car malgré tout ce qu’il y a d’incroyable et même d’absurde dans les Evangiles, on ne peut pas ne pas prendre au sérieux certaines choses qui nous sont dites de Jésus. De plus, il a quand-même été pendant vingt siècles la référence de notre Occident: il faut bien le connaître un peu pour comprendre et apprécier notre patrimoine culturel. 

            Ainsi Jésus devient un maître de sagesse, comparable à Confucius et à Socrate. D’ailleurs, comme celui-ci, il a été rejeté par ses contemporains. Son message est intéressant car il conteste tous les pouvoirs en place, et on peut s’en servir pour essayer de bâtir un monde plus juste. Ceux qui s’intéressent un peu plus aux religions orientales voient en lui un de ces grands initiés que le Ciel envoie de temps à autre sur terre pour ramener les hommes égarés. Il s’inscrit dans la lignée de Bouddha, Zoroastre, Mahomet…

            Les sacrements sont réduits à leur aspect social: ils servent d’abord à « faire Eglise ensemble ». Ils sont l’occasion de faire entendre un message, de conscientiser les gens sur leurs responsabilités. Mais ils n’agissent que symboliquement, au sens du franc symbolique, c’est à dire qu’ils ne changent absolument rien. Les gens les demandent, alors pourquoi ne pas les leur donner? mais il faut bien leur expliquer que ce qui compte c’est l’engagement pris. Et peut-être que Dieu, s’il existe, aidera l’homme à les tenir.

           

            Les textes sacrés sont vus comme poésie, et comme d’excellents témoins des mentalités archaïques. Il est intéressant de reconstituer leur histoire, de confronter leurs doctrines avec d’autres documents, mais il n’est pas question d’en tirer un enseignement encore valable de nos jours.

  

            Pour ce qui est de l’au-delà, c’est un thème ennuyeux, et qui risque de nous détourner de nos tâches terrestres: il vaut mieux vivre comme si l’on ne devait jamais mourir. Seulement on ne peut pas toujours refouler la question de ce qui se passe après la mort. On peut bien essayer de se persuader que tout se termine dans la tombe, ce n’est pas très satisfaisant. Et il serait tellement injuste que certaines crapules aient joui de tous les plaisirs alors que d’honnêtes gens ont souffert toute leur vie. Non, la justice exige l’immortalité de l’âme et la rétribution après la mort.

             Et ce qui paraît le plus raisonnable, c’est de croire en la réincarnation: les méchants sont punis par une vie malheureuse et les bons récompensés par une situation avantageuse. Il n’y a plus de mystère et les gens sont incités à mener une vie morale.

  

            Si nous en arrivons au troisième niveau, celui que vise l’initiation chrétienne, tout prend un autre visage. Nous pouvons en particulier reconnaître Jésus pour ce qu’il est vraiment. Comme Pierre à Césarée, nous pouvons dire : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Cette profession de foi de Pierre, Jésus reconnaît qu’elle est bien l’effet d’une ouverture à la transcendance, puisqu’il lui répond: « Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas, car cette révélation t’est venue non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux. » S. Paul de son côté affirme : « Nul ne peut dire ‘Jésus est Seigneur’, s’il n’est avec l’Esprit Saint. » (1Co 12, 3.)

            C’est dans ce sens qu’on dit que la foi est un don de Dieu. L’homme peut certes s’y préparer, étudier, tâcher de conformer sa vie aux commandements, mais c’est Dieu qui la donne. Directement s’il le veut, ou par l’intermédiaire des sacrements, et en particulier du baptème, dont on dit qu’il donne la foi. Cela ne veut pas dire que le baptème dispense d’apprendre le catéchisme, mais il ouvre à Dieu celui qui le reçoit dignement. Ou il célèbre publiquement cette ouverture que l’Esprit a déjà réalisée.

  

            Jésus, donc n’est plus seulement l’homme remarquable, ni l’ami intime, il est aussi Celui qu’annonçaient les prophètes, Celui qui accomplit les Ecritures, le Verbe de Dieu, l’Alpha et l’Oméga, Celui en qui tout a été fait, le Principe de la Création, la Deuxième personne de la Trinité. Sa qualité de personnage historique ne l’empêche pas d’être Verbe de Dieu éternel fait homme, ni d’être l’ami, l’époux, qui frappe à la porte: « si quelqu’un entend ma voix et ouvre, j’entrerai pour dîner, moi près de lui, lui près de moi. » (Ap 3, 21)

  

            Les sacrements ne sont plus seulement de la magie ou des rites sociaux, mais, par le Christ, participation à la vie de Dieu. C’est dans toute le vie que l’on peut vivre le mystère du Christ dans ses divers aspects, et, selon sa vocation, être conformé au Christ époux, pasteur, ou serviteur, quand ce n’est pas au Christ souffrant, en attendant de partager sa gloire. Quelles que soient les modalités, il s’agit toujours de donner sa vie, car, comme le Christ, on reconnaît alors qu’on la reçoit de Dieu.

  

            L’espérance de la Vie éternelle change aussi de nature: il n’y a plus de peur de l’enfer ni d’attente de récompenses sensibles: c’est l’espérance d’un amour, d’une communion avec Dieu et les saints. Et si l’on est conscient que cette communion ne peut être parfaite qu’après la mort, on s’efforce de commencer à la vivre autant que possible dès ici-bas. On ne recherche pas tant les consolations de Dieu, que le Dieu des consolations.

  

Expressions théologiques

  

            La théologie classique exprime cela en d’autres termes: elle parlait d’état de grâce, en l’opposant à l’état de péché. Un légalisme desséchant nous a fait voir le péché uniquement comme transgression d’une loi arbitraire de Dieu. Dans le langage biblique, le péché est avant tout erreur. En hébreu le mot évoque le dévoiement, la perte du bon chemin, en grec hamartia signifie taper à côté de la cible. Toute l’Histoire Sainte nous montre Dieu qui essaye de tirer l’homme du péché, jusqu’à venir partager notre vie en Jésus-Christ. On connaissait depuis longtemps l’histoire d’Adam et Eve, mais ce n’est qu’en bénéficiant de la rédemption accomplie par le Christ que S. Paul peut théoriser le péché originel: cette histoire du jardin nous dit qu’en Adam, ce sont tous les hommes qui se détournent de ce qu’ils sont appelés à être, et nous pouvons le constater chaque jour. Mais le Christ nous libère, nous remet sur le chemin de la vie, nous arrache aux ténèbres de l’erreur.  En dénonçant le péché des hommes, il fait oeuvre de libération, car il nous signifie que la triste réalité que nous connaissons n’est pas la réalité ultime. Lui-même témoigne d’une autre vie, qu’il communique à ceux qui croient en lui. Nous retrouvons d’une autre manière l’insistance de l’Orient sur l’illusion dans laquelle se trouve l’homme spontané, illusion que seul l’homme qui en est sorti peut reconnaître.

  

            Et comment s’exprime ce péché originel? L’interdit de l’arbre du milieu du jardin rappelait à l’homme sa condition de créature limitée, différente de Dieu, de sorte que la transgression de l’interdit manifeste le refus de cet état de créature dépendante de Dieu.  Le serpent dit bien à la femme: « vous serez comme des dieux qui connaissent le Bien et le Mal ». Par ce mensonge il lui fait croire que Dieu leur a menti, qu’il veut se garder pour lui même ce qui est vraiment bon. Déjà la relation à Dieu est altérée, et la consommation du fruit ne fait que la mener à son terme. Désormais l’homme croit connaître le bien et le mal, c’est à dire qu’il projette sur l’extérieur sa propre image: le Bien c’est ce qui est de moi, le Mal c’est le reste.  Il n’attend plus que Dieu le lui indique, d’ailleurs il n’y a plus de place pour Dieu parmi les hommes. Bien des mythes africains expriment cela.

            Alors que l’homme est créé pour être ouvert aux autres et à Dieu, nous le trouvons spontanément fermé, en forme d’anneau. Toute la vie nous est donnée pour nous ouvrir, mais souvent nous refermons, en faisant parfois entrer telle personne, tel projet ou telle image de Dieu dans notre cercle, mais nous restons alors dans l’illusion du premier ou second niveau, nous restons dans le péché. Nous pouvons essayer d’ouvrir, mais si l’anneau est bien fermé, on peut tout juste l’élargir.

            C’est la grâce, l’amour prévenant de Dieu, qui vient briser cet enfermement. Si nous désirons nous en sortir, elle agit comme un coup de scie sur l’anneau, mais elle n’en fait pas plus: elle coupe le lien, mais c’est à nous de déplier, d’ouvrir vraiment. Alors la lumière peut se faire, la liberté progresser, la grâce nous inonder. Cette grâce se manifeste par les trois vertus théologales: la foi est la grâce qui opère dans le domaine de la connaissance, l’espérance dans celui du projet, et la charité dans celui de la relation aux autres et à Dieu. Ces vertus elles-mêmes s’opposent à ce qui caractérise l’état de péché: impression d’absurdité, fascination ou peur de la mort, solitude et absence de communication.

            Nous le disions au début: c’est par grâce que l’on accède au troisième niveau de conscience. Nous pouvons préciser maintenant: ce troisième niveau correspond à ce que la théologie appelle l’état de grâce, le salut, et que l’on caractérise par l’habitation en l’homme des trois Personnes de la Trinité. Plus il s’établit dans cet état, plus l’homme vit dans la justice, la paix et la joie, malgré les difficultés. Car s’il n’y a pas d’intermédiaire entre salut et perdition, le salut lui-même et une progression, un chemin sur lequel on peut avancer plus ou moins vite. Les sacrements, on l’a vu, donnent à celui qui les reçoit dignement cette grâce, cette lumière et cette force pour avancer.

  

Conclusion

            Le drame de notre Occident est de ne pas prendre tout cela au sérieux. Une des pires escroqueries est en particulier le rousseauisme qui, croyant l’homme naturellement bon, l’entretient dans l’illusion de n’avoir pas à se changer. Si les choses ne vont pas bien, dit-on , c’est la faute de la société. Il est vrai qu’une mauvaise société fait du mal à ses membres. Mais la meilleure des sociétés ne dispense pas l’homme de faire ce passage de l’enfermement sur soi à l’ouverture à l’autre. Faute de reconnaître l’état spontané comme un état de péché, de non-accomplissement, on n’invite pas les gens à en sortir. En théorie ou en pratique on fait comme si l’homme pouvait s’épanouir sans relation à Dieu, c’est à dire qu’on le prive d’une part essentielle de son être. L’homme envisagé par la pensée moderne en reste à un stade partiel de son développement, ce que la psychanalyse désigne du beau nom de perversion.

  

            Le drame de l’Eglise d’Occident est de ne pas prendre au sérieux la doctrine qu’elle professe, et de se fier aux mensonges du monde. De sorte que ses moyens de libération, la Parole de Dieu et les sacrements, en sont stérilisés. La plupart du temps, nous nous résignons à nos chaînes, même si le Christ les a rompues. Nous sommes comme des prisonniers au fond de leur cachot. Un jour le geolier décide de ne plus fermer la porte à clef. Mais si le prisonnier ne le sait pas, s’il n’essaye pas d’ouvrir la porte, il restera à croupir sur la paille humide, alors que rien ne l’empêche de sortir.

  

            Il me semble que l’évangélisation peut se résumer en peu de mots: c’est vrai, nous sommes en prison, mais le Christ en a brisé les verrous. Celui qui le désire a maintenant tous les moyens de venir à la lumière.

Le premier commandement

Mercredi 2 mai 2007

Le premier commandement 

  

  

  

Lorsqu’un scribe lui demande quel est le premier de tous les commandements, Jésus répond en citant Dt 6, 4 « Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. » Il ajoute aussitôt: voici le second (Lv 19,18) « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » S. Marc note que le scribe le félicite de sa réponse. S. Luc inverse les rôles en  mettant dans la bouche du légiste lui-même les deux citations, tandis que Jésus lui répond: « Fais cela et tu vivras. »              

            On voit par là qu’un large accord existait pour considérer que les commandements les plus importants ne se trouvaient pas dans la lettre du Décalogue. Ce n’est pas étonnant, d’ailleurs, car le Décalogue est réputé gravé par Dieu lui-même, alors que les commandements cités sont mis dans la bouche de Moïse. Si l’amour de Dieu est le précepte le plus important, ce n’est pas pour autant que Dieu lui-même peut nous le commander directement. Si l’amour est intimement lié à la liberté, nul ne peut ordonner: « aimez moi ». Même si nous dépensons beaucoup d’énergie pour nous faire aimer, notre désir, si fort soit-il, ne peut user de contrainte. C’est bien ce que reconnaît le Cantique des Cantiques: « Qui offrirait toutes les richesses de sa maison pour acheter l’amour ne recueillerait que mépris. » (Ct 8,7) Tout au plus pouvons-nous faire valoir les avantages que notre amour peut procurer. C’est bien ce que fait Dieu au début du Décalogue(Ex 20, 2): « Je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude. Tu n’auras pas d’autre dieux devant moi. (…) car je suis un Dieu jaloux, qui punis la faute des pères sur les enfants, les petits enfants et les arrières petits enfants pour ceux qui me haïssent, mais qui fais grâce à des milliers pour ceux qui m’aiment et gardent mes commandements. » 

            Le commandement explicite de l’amour de Dieu est donc donné par Moïse. Et encore, ce qui est à l’impératif, ce n’est pas l’amour mais l’écoute: « Ecoute, Israël … » D’ailleurs, rien de plus naturel que de demander, et même d’ordonner cette écoute quand on parle à quelqu’un. Si j’adresse la parole à une personne, je lui témoigne un minimum de considération. Il est juste qu’en retour elle m’en témoigne aussi en m’écoutant. Dans notre texte, c’est bien ce que demande Moïse. Et il ajoute au futur: « tu aimeras le Seigneur… » C’est comme s’il était persuadé que lorsqu’on écoute le Seigneur et ses merveilles pour les hommes, on ne peut faire autrement que de l’aimer. En somme, il donne moins un commandement qu’une prédiction, en faisant confiance à la cohérence et à la bonne volonté de l’homme. 

  

            Si le Dieu que nous présente la Bible est le Créateur qui prend soin de son peuple, une approche plus philosophique a son intérêt. Ce n’est pas seulement un individu divin et tout-puissant que nous adorons, mais le Dieu vivant est en même temps le Bien Suprême, l’Etre par excellence. On le dit même Amour. Et notre amour pour Lui ne se mesure pas aux belles paroles, aux belles pensées que nous pouvons Lui adresser, mais à notre intérêt pour ce qui est bon, vrai, un. Les Anciens en effet disaient en leur langage : unum, verum et bonum convertuntur cum ente. Ils signifiaient par là que tout ce qui est possède à un degré ou à un autre les qualités d’unité – ou de cohérence-, de vérité -opposée à l’illusion-, et de bonté -qui se traduit à nos yeux par la beauté-. Si, du fond du coeur, nous recherchons la vérité,  l’unité de notre être et l’unité avec les autres, si nous aimons le bien, nous aimons Dieu. A l’opposé, quoi que nous puissions vivre dans le domaine cultuel, si nous n’avons aucun souci de vérité et de cohérence, si nous nous avons plaisir à faire du mal ou si nous nous complaisons dans la laideur, nous n’aimons pas vraiment la vie, nous n’aimons pas Dieu. Et, quoi qu’en dise la phrase du décalogue citée plus haut, c’est nous qui nous punissons et qui préparons un funeste avenir à nos descendants lors qu’ainsi nous haïssons ce qui peut nous apporter le bonheur. 

            Malgré les dogmes en vigueur dans notre société, où il est de bon ton d’affirmer que tout se vaut et qu’il n’y a pas de vérité, les traditions spirituelles affirment que tout ne se vaut pas. Avoir une conception du monde qui correspond à la réalité et être dans l’illusion totale n’ont pas les mêmes conséquences, encore qu’il soit bien difficile de voir les choses comme elles sont réellement et que toute illusion repose sur une part de vérité. Aimer et haïr ne correspondent pas à la même attitude, et, pour en rester à la logique formelle, affirmation et négation ne se réduisent pas l’une à l’autre. La négation en effet se détruit elle-même puisque la négation d’une négation vaut une affirmation. Et lors qu’on mélange les deux, on en arrive à des impasses comme le paradoxe du menteur: quelle valeur attribuer à l’affirmation « Je mens toujours »? Il y a en effet mélange car le contrat tacite de l’affirmation consiste à dire ce qui est, ou au moins ce que l’on pense, alors que mentir revient à dire ce qui n’est pas. 

            Et nous sommes bien là au coeur du problème. Amour et vérité correspondent en effet à l’affirmation, ou plutôt au consentement à ce qui est, alors que haine et mensonge s’apparentent à la négation. D’un côté c’est l’acceptation, de l’autre le refus. Est-ce donc que notre attitude correspond à un oui ou à un non? Est-ce que nous acceptons ce qui est en dehors de nous ou est-ce que nous le refusons? Et cela se diffracte en plusieurs directions. 

            Sur le plan des idées, nous retrouvons la question de la vérité, définie comme adequatio rei et intellectus. Est-ce que j’accepte de me laisser enseigner, et par là de modifier mes représentations, ou est-ce que je me contente de ce que j’imagine? En d’autres termes, est-ce que j’attribue une certaine consistance à la res qui me résiste ou est-ce que je me complais dans l’image que je m’en fais? Plus simplement encore, y a-t-il quelque chose d’intéressant en dehors de moi? Si oui, je puis vivre dans l’émerveillement pour tout ce que je découvre; si non, je concentre en moi-même toute vie digne d’être vécue et je suis finalement le seul à exister vraiment: Dieu -ou plutôt le fantasme divin- avant la Création. 

            Sur le plan relationnel, est-ce que j’accepte de bon coeur l’existence des autres -Dieu et le prochain-, ou est-ce que je la refuse? Suis-je favorable à leur vie, -c’est là aimer- ou désirai-je leur destruction, -c’est la haine-? 

            Mais la vie est une: celle d’autrui est la mienne. Si j’aime, pas de problème, mais si je hais, si je désire la destruction de l’autre, je me retourne en quelque sorte contre moi aussi. En niant l’autre, je me nie moi-même. Mais la logique du mensonge a ses ruses, et pour pouvoir réfuter l’évidence élémentaire que les autres sont comme moi, que je suis un avec eux, je n’ai pas d’autre solution que de me croire d’une essence différente, de me mettre sur un plan supérieur, de sorte que ma vie seule ait de la valeur. Et comme un être ne peut être que créature ou créateur, en refusant le statut de créature semblable aux autres, je me prends pour le Créateur, mais avant qu’il n’ait eu la malencontreuse idée de créer tous ces êtres qui ne sont pas moi. 

            En ce qui concerne la réponse à Dieu, L’aimer revient à aimer la vie qui vient de Lui, la respecter en moi et dans les autres, reconnaître avec gratitude que je ne suis qu’un élément d’un ensemble ordonné dont je n’ai pas inventé les lois. Mon souci sera d’y tenir ma place au mieux, en faisant mon possible pour contribuer à l’harmonie générale. Le refuser, en niant toute transcendance ou en s’opposant à Lui, revient encore une fois à vouloir prendre sa place, sans doute pour faire mieux que Lui. 

            En résumé, nous pourrions dire que tout se joue dans notre attitude vis à vis de ce qui est autre. En acceptant l’altérité, je dis oui à la vie, en la refusant je me prends pour un dieu qui  n’est que la caricature de Celui qui se révèle dans le Tradition biblique. 

  

            Revenons, en effet, aux premières pages de la Bible. Et même un peu avant, si cela a un sens. Si Dieu est le Créateur, par définition, « avant » qu’il ait créé, Il est tout, puisque rien d’autre n’existe. Et en se mettant à créer, Il accepte de n’être plus tout, puisque d’une certaine façon, Il se retire pour faire de la place à d’autres êtres. Aventure risquée, certes, mais assumée au plus haut point avec la création des êtres libres que sont les anges et les hommes. Aventure de l’altérité. Mais est-ce pour autant que Dieu crée l’altérité en commençant la Création? Les monothéistes stricts répondraient sans doute oui, mais la foi chrétienne dit non: de toute éternité Dieu est Trinité, un, certes, mais en trois Personnes. C’est parce que le Père et le Fils sont distincts que peut s’établir entre eux l’Esprit d’Amour qui fait qu’Ils ne sont qu’un. C’est d’ailleurs le propre de l’amour de faire en sorte que deux personnes puissent ne faire qu’un tout en restant deux. Mais aussi le propre de la personne de n’être soi-même qu’en étant unie à autrui, en acceptant avec reconnaissance l’altérité. 

            Il y a donc de l’altérité en Dieu: chacune des Personnes accepte de n’être pas tout et accueille les autres avec gratitude. Et cette altérité ne tourne pas en rond à l’intérieur de la Trinité: elle s’ouvre sur la Création. En effet, si l’on reprend les anthropomorphismes bibliques, on peut dire que le Père ne veut pas garder jalousement son Fils, mais qu’il veut lui donner une épouse: c’est ce qui motive la création de l’humanité. Mais le mariage suppose le consentement mutuel: c’est pour cela que l’homme est doté de liberté. Le récit du jardin d’Eden l’exprime par la présence de l’arbre de la connaissance du bien et du mal dont on a la possibilité matérielle de cueillir les fruits bien que Dieu l’ait interdit. Respecter l’interdit c’est dire oui à Dieu et reconnaître la condition de créature en acceptant de ne pas disposer de tous les arbres, le transgresser c’est vouloir disposer de tout, et au delà être tout sans laisser de place à Dieu et à quiconque. C’est bien ce que fait miroiter le serpent: « vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal ». 

            La Tradition rapporte d’ailleurs qu’une épreuve analogue et assortie à leur nature spirituelle a été auparavant proposée aux anges: étant libres, ils ont eu à accepter ou à refuser leur condition de créature limitée: être autre que Dieu, n’être pas tout. On dit que parmi eux certains ont dit oui une fois pour toutes, et qu’ils sont ainsi établis dans une béatitude éternelle, mais qu’à la suite de Lucifer d’autres ont dit non. En n’acceptant pas leur condition ils s’enferment dans un mensonge qui est en même temps refus de la vérité et de la vie. Faute de reconnaître le vrai Dieu et de consentir à son amour, ils divinisent l’image agrandie de leur refus de l’altérité et la proposent à l’adoration des hommes. Un dieu qui serait tout et n’admettrait pas que rien existe en dehors de lui, qui ne créerait en fait que pour asservir et même détruire. La négation même du vrai Dieu et dont la devise serait « Moi et Moi seul ». 

            Par ces propos imagés, nous pouvons voir la redoutable puissance de la négation. Faute de pouvoir annihiler Celui qui est, elle en crée une image pervertie et par là-même perverse. Elle pervertit aussi la jalousie divine. Jalousie et zèle viennent du même mot grec. La jalousie de Dieu n’a rien de négatif. Elle exprime l’intensité de son désir, son zèle passionné de voir vivre ses créatures, étant bien entendu qu’elles ne peuvent vivre vraiment qu’en acceptant leur dépendance, et qu’en se détournant de Lui elles se détournent de la vie. La jalousie de Dieu veut que l’autre soit autre pour qu’une relation d’amour véritable puisse s’établir. Elle veut avoir pour vis-à-vis des sujets actifs et bien vivants. Bien différente est la jalousie diabolique et humaine: elle consiste à vouloir être tout pour l’autre, à être le seul à pouvoir le faire vivre. Elle lui dénie toute autonomie, tout désir propre. Celui qui s’en laisse contaminer se prend en fait pour le faux dieu décrit plus haut qui n’admet l’existence des autres que pour les manipuler et les anéantir. L’autre n’est alors plus qu’une sorte de miroir qui renvoie au jaloux l’image de sa puissance imaginaire. Et comme cette image n’est jamais parfaite, le jaloux est toujours malheureux.   

Le récit biblique nous fait comprendre qu’en tant que fils d’Adam, nous sommes tous plus ou moins marqués par cette jalousie, ce refus de l’altérité, ce « non » primitif. Nous ne pouvons retrouver le chemin de la vie qu’en reconnaissant cette négativité qui nous habite  et en décidant de lui dire non, comme à tout ce qui nous incite à refuser l’altérité, à nous prendre pour le faux dieu. Il faut prendre au sérieux ce qui nous est raconté là, non pas comme un événement historique, mais comme une parabole de ce que nous vivons à chaque génération. Et pour mieux comprendre notre attitude vis-à-vis de Dieu nous avons à examiner la façon dont Adam Le perçoit à la fin de l’aventure.

            « J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. » Dieu est une menace pour l’homme, et en même temps il suffit de se mettre sous le couvert d’un arbre pour échapper à son regard. Cela correspond bien aux insinuations du serpent: « Pas du tout! Vous ne mourrez pas! Mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez vos yeux s’ouvriront et que vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » Il s’agit bien d’un jaloux ordinaire qui veut garder pour soi ce qui est vraiment bon. Et comme il est impuissant à le protéger, il use de mensonge. Et d’ailleurs en affirmant « Dieu sait que… » le serpent fait comprendre qu’il  lui est supérieur puisqu’il est capable de dire ce qu’il sait. Il faut que nos premiers parents soient bien naïfs pour trouver désirable de devenir semblable à un tel dieu… Et pourtant c’est ce que nous faisons le plus souvent quand nous nous laissons aller à la jalousie.

            Tout le travail de Dieu, au cours de l’histoire du salut, est de faire comprendre aux hommes qu’Il n’a rien à voir avec l’image que nous lègue Adam et qui est fort peu aimable. C’est ce que l’on appelle la Révélation, qui culmine dans le Christ. Il prend soin, avant même de donner ses commandements, de rappeler qui Il est: « Je suis le seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison de servitude. » C’est en apprenant à le connaître que les hommes pourront L’aimer de bon coeur, et entrer avec Lui dans une alliance où Lui-même vient en l’homme par son Esprit. C’est le faux dieu qui ordonne à l’homme de se soumettre et qui prétend se faire aimer par la contrainte, à l’image des pires des hommes. Le Vrai au contraire passe par l’intermédiaire des hommes pour nous demander d’écouter, de méditer, de voir la différence entre l’amour et la haine, la vérité et le mensonge, la vie et la mort. Il nous invite au oui, mais ne peut nous empêcher de dire non, de nous enfermer dans l’illusion de la toute-puissance. Mais il ne nous y laisse que jusqu’à un certain point, car si, dans le Christ, il se laisse rejeter et même tuer, la Résurrection inflige un démenti magistral aux prétentions humaines et  montre bien que la puissance de la vie surpasse tous les refus. Loin de tuer la vie, celui qui choisit la négativité ne fait que s’en priver soi-même.                   

  

            Nous en sommes ainsi conduits à la question de l’amour de soi. S’il faut aimer son prochain comme soi-même, ce n’est pas un beau cadeau qu’on lui fait lorsqu’on ne s’aime pas. Pourtant l’amour de soi a plutôt mauvaise réputation, et l’Evangile contient des paroles assez dures. « Qui veut sauver sa vie la perdra.»…

            C’est que l’amour de soi comporte un certain paradoxe. En effet, l’amour signifie un décentrement : celui qui aime donne la priorité à l’objet de son amour, et lui accorde autant et même plus d’intérêt qu’à sa propre personne. L’amour de soi reviendrait alors à un mouvement immobile : se décentrer pour se recentrer au même endroit. Mais ce paradoxe ne subsiste que si le « moi » est  unique et sans distinction. En fait notre moi est multiple, et nous avons pour mission de l’unifier. Il comporte en particulier de nombreuses images en plus de l’être mystérieux à nos yeux que nous sommes pour Dieu.

            Ainsi, nous avons le choix. Nous pouvons nous complaire dans telle ou telle image, et même de lui rendre un culte avec de nombreux sacrifices, comme nous pouvons chercher à laisser s’exprimer cet être profond qui n’est pas totalement manifesté. Le premier amour de soi est idolâtre, fermé à l’altérité, et s’apparente plutôt à la jalousie, alors que le second, ouvert à l’inconnu, comporte réellement un décentrement, puisque le moi empirique accepte de céder la place à un moi plus grand qu’il doit en quelque sorte épouser. « Nous serons semblables à Lui parce que nous Le verrons tel qu’Il est » dit S.Jean.

 « Le moi est haïssable », avait-t-on coutume de dire. C’est juste si ce moi désigne ces images partielles de notre personnalité auxquelles nous nous identifions si souvent, ces rôles auxquels nous risquons de nous réduire et qui définissent alors nos relations. Mais si ce moi évoque ce que je suis au plus profond, ce que Dieu attend de moi, je ne puis le mépriser sans mépriser en même temps Dieu qui le crée et qui l’aime. Si j’aime Dieu, ou pour parler plus justement, si je demeure dans l’amour de Dieu, j’aurai pour moi-même la charité que je veux exercer pour le prochain : L’amour véritable est un, comme tout ce qui vient de Dieu.

            D’ailleurs cette unité se retrouve entre les vertus théologales. Foi, espérance et charité sont intimement liées, puisqu’elles correspondent à l’action de la grâce divine dans ces trois composantes de notre esprit que sont la connaissance, le projet et la relation. Coupé de Dieu, dans le péché, l’homme a un sentiment d’absurdité, est fasciné par la mort, et se trouve isolé des autres ou en conflit. Si la grâce l’illumine, l’absurdité apparente du monde fait place à la foi, la mort perd son aiguillon dans l’espérance de la résurrection, et la charité vient réguler les relations. En d’autres termes, cette charité est suscitée en nous par l’Esprit Saint. Elle est même, selon certains spirituels, l’Esprit Saint en personne qui vit et agit en nous. Elle illumine tout notre être et en fait un « oui » enthousiaste. « Oui » à Dieu, « oui » aux autres, « oui » à cette merveille que je suis, bref, « oui » à la vie, « oui » à ce qui est. Elle ne manque pas pour autant de lucidité et discerne les attitudes qui lui sont contraires. Elle oppose alors un « non  à ces refus de la vie, mais un « non » qu’on pourrait dire chirurgical. En effet, ce « non » concerne ce qui est dévoyé, mais ne s’adresse jamais à l’être lui-même. S’il condamne  le péché, il ne rejette pas le pécheur et en attend avec patience la conversion.

  

Nous sommes donc invités au discernement, à l’art de faire des différences. Repérer les diverses attitudes, les nôtres et celles d’autrui,  examiner les diverses représentations que nous nous faisons de Dieu, d’autrui et de nous-mêmes. C’est nécessaire pour que nous puissions effectuer un chois éclairé : notre amour n’est en effet puissance de vie que s’il s’adresse à ce qui est bon, car, comme nous l’avons déjà vu, aimer le mal revient à refuser la vie. Aimer, par exemple, l’image de Dieu que présente le serpent constitue l’archétype du péché humain, et c’est une réaction saine que de refuser de l’adorer. On constate d’ailleurs qu’au cours de l’Histoire Sainte Dieu ne demande un culte qu’après avoir manifesté au peuple d’Israël sa bienveillance et son amour en le libérant de la servitude. Comme s’il avait attendu que la confusion ne fût plus inévitable entre ce qu’Il est et les images qu’on s’en fait. D’ailleurs le premier commandement du Décalogue interdit d’en faire des images, et les images mentales ne sont pas moins funestes que les images matérielles. Ce n’est donc que quand on est certain de sa bonté qu’il est bon d’adorer Dieu, et même de l’aimer.

Comme ce qui est bon se manifeste tel par sa beauté, nous avons ainsi à développer en nous l’attrait naturel pour le beau. Certes les goûts sont différents selon les individus et les cultures, mais au-delà d’une esthétique superficielle et des canons de la mode, la beauté véritable parle d’elle-même, et d’une manière ou d’une autre évoque celle de Dieu. Ainsi la beauté d’un visage ne réside pas dans la finesse des traits physiques, mais dans ce qui transparaît de l’état de la personne. Et l’on peut être défiguré par des sentiments négatifs ou au contraire transfiguré.

Si la beauté sensible a son importance, c’est plus encore à celle des attitudes ou des idées que nous devons être attentifs. En nous laissant attirer par cette beauté morale, nous sommes conduits à la faire nôtre, comme si son éclat se communiquait à ceux qui la contemplent. D’ailleurs, si nous considérons toute beauté comme un reflet de la Beauté suprême, en aimant ce qui est beau nous ne désirons pas seulement un bien inerte, fût-il spirituel, mais nous répondons à un Amour actif qui nous précède, à l’Amour même qui nous crée en nous invite en son jeu.

Peut-on donner meilleur conseil que de s’y livrer ?

  

           

Négativité

Mercredi 2 mai 2007

De la négativité 

Ou 

 La perversion de toutes choses humaines. 

  

  

  

S’appuyant sur le fait qu’à un certain âge l’enfant s’affirme en disant non, certains cultivent l’esprit d’opposition. Le refus semble le fond de leur philosophie, comme si dire oui menaçait leur identité, peut-être même leur existence. Tout consentement leur est suspect.  Si ce travers est caricatural chez certaines personnes, un peu d’observation montre que nous en sommes tous plus ou moins affectés.

Certes, aucun oui n’aurait de valeur s’il n’y avait la possibilité de dire non. Mais oui et non sont loin d’être équivalents. Même en logique formelle où l’on peut les symboliser par 1 et 0 car ils ne traduisent que la présence ou l’absence de tel ou tel prédicat, ils n’ont pas les mêmes propriétés : la négation d’une négation est en effet une affirmation. Dans la vie courante les choses sont beaucoup plus complexes, mais finalement la question fondamentale est de savoir si nous disons oui ou non à la Vie. Cette majuscule peut choquer certaines personnes, car elle semble reconnaître une certaine transcendance à un ordre qui nous dépasse. Les Orientaux parlent de Dharma, les stoïciens de Logos, d’autres de Grande Vie, de Tout ou de volonté de Dieu … Nous pouvons dire oui à l’existence de cet ordre, ou au contraire le nier. Et si nous commençons par cette négation,  il y peu de chances pour que notre vie soit très positive.

Etant donné le caractère contingent de notre existence, nous avons toujours le choix d’accepter ou de refuser de nous insérer dans le grand courant de vie qui nous porte. Il suffirait ainsi d’arrêter de respirer pour que notre vie biologique s’éteigne… Mais le oui à la vie est tellement inscrit dans notre chair que malgré notre volonté éventuelle notre corps continue de respirer. En fait nous avons le choix entre consentir de bon cœur et subir de mauvais gré. Dans les relations avec les autres le consentement se traduit par l’amour, et l’autre disposition par la jalousie. Haine est sans doute trop fort, mais bien souvent il nous arrive de penser qu’il vaudrait bien mieux que tel ou tel n’existe pas, au moins dans notre sphère. N’est-ce pas en quelque façon lui refuser le droit à la vie ?

Les traditions spirituelles expriment de diverses manières cette propension à la négativité et proposent des voies pour en atténuer les funestes conséquences. Ainsi, les Orientaux insistent sur l’illusion -cause de tous les maux- dans laquelle nous vivons spontanément, et le christianisme professe le dogme du péché originel. Ces doctrines considèrent que l’attitude spontanée de l’homme a quelque chose de perverti, et que sa vision du divin et de lui-même est illusoire tant qu’il ne bénéficie pas d’une révélation. Ainsi, lorsqu’on emploie pour parler de Dieu les mots que l’on emploie pour parler des hommes, on court de grands risques de faire des contresens. C’est à éviter ces malentendus que nous invitons dans les lignes suivantes, en utilisant le langage et les écrits de la Tradition chrétienne.

  

Une des premières affirmations de la Tradition biblique est que Dieu est créateur. Nous y sommes tellement habitués que nous n’en tirons pas les conséquences. Mais rapportons nous en pensée « avant » la Création. Dieu est alors tout, puisque rien n’existe en dehors de Lui avant qu’Il n’ait créé. Par le fait même de créer, Il consent à n’être plus tout, et Il constate que c’est bon, c’est même très bon. Pour Dieu, créer revient à désirer et à réaliser l’existence d’autres que soi, à dire oui à l’altérité, avec tous les dangers que cela comporte. Il ne crée pas  seulement des êtres inférieurs qu’il pourrait manipuler à sa guise, mais Il fait l’homme à Son image et à Sa ressemblance », c’est-à-dire dotés de liberté, de la capacité de dire oui ou non. Il a semble-t-il auparavant créé les anges avec des qualités semblables.

C’est là que tout se complique. Le « non » de Dieu pourrait, s’il existe, supprimer la créature et la plonger dans le néant. Mais le « non » de la créature n’a pas cette puissance destructrice. Il n’en a pas  moins une redoutable efficacité, surtout à l’encontre de celui qui le profère.

Les récits bibliques évoquent cela dans leur langage imagé : en donnant à l’homme tous les arbres du jardin d’Eden sauf celui de la connaissance du bien et du mal, Dieu lui procure l’occasion de consentir à sa condition de créature limitée ou de la refuser. En effet, vouloir disposer de tout sans exception, par une funeste confusion entre avoir et être, revient à  vouloir être tout, comme Dieu « avant » la Création. C’est bien ce que fait miroiter le serpent : « vous serez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal. »  En mangeant le fruit défendu, nos premiers parents, en fait, disent non à leur condition de créature, non à la vie telle que Dieu la leur donne, non à Dieu lui-même. Ils ne suppriment pas pour autant leur existence, mais ils en brisent l’élan. L’harmonie de la création en est alors pervertie, et la vie humaine marquée par cette négativité qui se traduit par la jalousie, à l’œuvre dès les pages suivantes .

Mais Dieu lui-même se dit jaloux. La jalousie de Dieu et celle des hommes sont-elles semblables ? Loin de là ! Jalousie et zèle viennent du même mot grec, qui désigne l’ardeur, l’empressement. La jalousie de Dieu est son désir d’avoir en face de soi des créatures libres, capables de répondre à Son amour. Elle veut que l’autre soit autre pour qu’une relation véritable puisse s’établir. C’est une jalousie créatrice, qui ne demande qu’à donner à celui qui veut recevoir, mais qui ne peut s’imposer. Elle est un autre nom de Son amour. C’est d’ailleurs sous ce même nom que la jalousie humaine se déguise. Elle consiste en effet à vouloir être tout pour celui que l’on prétend aimer, à ne pas supporter qu’il trouve un intérêt à autre chose que moi. C’est une extension abusive à toute la vie de ce qui peut se concevoir sur le plan sexuel dans le cadre du mariage. Je suis le seul à pouvoir légitimement t’apporter du plaisir, finalement à pouvoir te faire vivre. Le Créateur lui-même n’a pas de telles prétentions puisqu’Il laisse libres ses créatures. Etre jaloux revient à se prendre non pas pour le Dieu qui se révèle dans la Tradition biblique, mais pour ce monstre dont la toute-puissance se déploierait  en soumettant les autres, ou même en les détruisant s’ils ne veulent renoncer à leur identité… Tu ne dois être que ce que j’ai décidé que tu devais être : pour moi, pour moi seul.  La solitude est d’ailleurs l’idéal du jaloux, car en fait il se considère comme le seul de son espèce : tous les autres sont inférieurs et à son service. Leur existence ne se justifie que si elle lui renvoie une image conforme à ses prétentions.

La jalousie des hommes est ce que devient l’amour quand il est marqué par la négativité, par le non à l’altérité. Enlevons cette négativité et nous trouvons la jalousie divine, c’est-à-dire l’amour pur.

  

Nous en venons ainsi naturellement à un autre terme susceptible d’interprétations différentes selon qu’il a Dieu ou l’homme pour sujet : la gloire. Pour les hommes, la gloire a beaucoup à voir avec le regard des autres : c’est la reconnaissance des qualités que l’on a pu mettre en œuvre, la renommée qui en découle et qui fait que l’on est placé au dessus du commun des mortels. Elle est moins liée à ce que nous avons fait qu’à la façon dont les autres en parlent. Instable et passagère, la gloire humaine est assez ombrageuse : une gloire montante éclipse vite les gloires antérieures, et les Anciens savaient bien que la roche Tarpéienne est proche du Capitole. D’une certaine manière, même si c’est à partir de leurs propres actes, les hommes reçoivent  la gloire les uns des autres, de sorte que plus on souhaite la gloire, plus on dépend d’autrui. Paradoxalement, la gloire humaine –ou plutôt son appétit- souligne notre pauvreté, notre dépendance.

La gloire de Dieu exprime au contraire Sa puissance créatrice, le rayonnement qui émane de Lui et Lui fait donner la vie. Lorsque l’homme glorifie Dieu, il ne Lui apporte rien, mais il dit oui à cette puissance créatrice, il s’y expose, comme on peut se chauffer au soleil. Loin de faire de l’ombre à quiconque, la gloire de Dieu illumine ceux qui la reconnaissent.  Rendre gloire à Dieu c’est accepter joyeusement que Sa  puissance fasse en nous son œuvre qui consiste à nous élever jusqu’à Lui. Les derniers chapitres de l’évangile de s. Jean évoquent cet échange de glorification entre le Père, le Fils et les fidèles. Certains auteurs disent que cette gloire n’est rien d’autre que l’Esprit Saint, souffle d’amour qui unit le Père et le Fils et que ce dernier répand sur les hommes. C’est Lui en effet qui donne à l’homme toute sa grandeur, qui le divinise. 

Comme le Bien, la gloire de Dieu se diffuse et se communique généreusement. On dit ainsi que nos premiers parents étaient vêtus de gloire. En disant non, ils se retrouvent nus, et à leur suite nous nous efforçons de colorer nos tuniques de peau en nous parant de belles actions par lesquelles nous nous distinguons du commun : c’est ce que nous appelons la gloire !

  

A la gloire, on associe souvent la puissance, qu’on appelle pouvoir lorsqu’elle se déploie sur d’autres hommes. Le pouvoir sombre si souvent dans l’abus que certains le considèrent comme une mauvaise chose et en viennent à faire de l’impuissance une vertu. C’est s’interdire d’imaginer un pouvoir qui ne soit marqué par la négativité, qui ne se manifeste autrement qu’en contraignant les autres, c’est à dire en les empêchant de vivre comme ils le veulent. En ce sens, le pouvoir des uns nie la liberté et le pouvoir des autres. Peut-on trouver pire caricature de la puissance, et même de la Toute-Puissance de Dieu ? En effet, le pouvoir divin consiste à faire exister des êtres libres et à se réjouir de leur liberté, au risque de les voir se détourner et sombrer dans le refus.

La notion d’identité personnelle peut aussi être vécue de manières diverses. Pour autant que nous puissions connaître celle de Dieu, nous pouvons considérer qu’elle est relationnelle. En effet, on ne peut parler de père que par rapport à un enfant et à un amour, de fils que par rapport à un père et à un amour, et d’amour que par rapport à deux personnes. Dans la Trinité, chaque personne reçoit son nom, et donc son identité, des deux autres. Chacune est ainsi un « oui » aux deux autres. Les revendications identitaires des hommes sont animées d’un tout autre esprit. D’une part, on s’affirme bien souvent contre les autres, d’autre part l’identité apparaît comme si intime qu’elle ne saurait dépendre de quiconque. « Je suis moi et c’est tout. »  Nous avons là une expression adéquate de l’individu, de cet être abstrait qui existe par soi-même et n’a de compte à rendre à personne. « Je suis moi et c’est tout », c’est-à-dire que ce qui pourrait exister en dehors de moi n’est rien, ou au moins n’appartient pas à mon monde et ne saurait par là m’affecter. Encore une expression du refus de l’altérité. Le « JE SUIS » de Dieu, dépourvu de ce funeste retour sur soi, est au contraire fondamentalement créateur : en étant, il donne vie aux autres êtres.

  

La créativité de Dieu suscite ainsi de l’altérité. C’est ce qu’arrivent à faire aussi les artistes véritables. Leurs œuvres, même si elles obéissent à des canons bien précis, apportent quelque chose de nouveau. Ce n’est pas seulement dans le domaine des Beaux-Arts que cette créativité peut se déployer, mais les métiers les plus communs peuvent en être l’occasion. Chaque fois que l’exécutant se met de tout cœur au service de l’œuvre qu’il accomplit, pourvu qu’il ait les compétences, il crée de la beauté. S’il maîtrise assez les techniques, s’il est suffisamment libre par rapport à ses soucis, le virtuose atteint une qualité à laquelle peuvent être sensibles toutes les personnes de bon goût . Même si ses œuvres sont reconnaissables à leur style, chacune a quelque chose d’original et touche en même temps l’universel. A l’opposé, certaines personnes « signent » tout ce qu’elles font par leurs obsessions, leurs petits côtés, et l’aspect répétitif de ce qu’elles produisent fait qu’on y découvre difficilement autre chose que l’expression de leurs petits soucis. Comme les animaux marquant de leurs odeurs leur territoire, elles balisent leur monde des images de leur particularisme fermé, comme si elles ne se sentaient bien qu’entourées de miroirs magiques où elles peuvent admirer à loisir l’image avantageuse dans laquelle ils se complaisent. Au lieu de créer par une dynamique désintéressée, interne et naturelle, elles ont besoin de produire pour se prouver qu’elles sont. On reconnaît là les effets d’un manque de confiance en soi, ou plutôt d’un manque de confiance en une vie qui nous est donnée et qui passe à travers nous. Au contraire celui qui dit oui à cette vie s’offre comme un instrument intelligent à la créativité originelle qui fait passer toute chose du néant à l’existence.

  

  

            Par ces quelques exemples nous voyons comment la négativité affecte notre humanité et tord la plupart des notions les meilleures. Serait-ce à dire qu’il ne faudrait jamais dire non ? Avant l’entrée de la négativité dans le monde, sans doute. Mais puisque depuis longtemps le non est à l’œuvre, si nous ne voulons pas en être totalement victimes, nous n’avons d’autre solution que de nous y opposer. Dire oui à la vie nécessite de dire non aux non qui nous précèdent en nous et autour de nous. C’est la délicate question du discernement. Et depuis que nos premiers parents ont mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, les choses sont bien embrouillées. Il nous paraît en effet évident que le bien, c’est nous, et le mal, c’est les autres. A moins que l’éducation n’ait réussi un tel gauchissement que nous n’ayons que mépris pour nous-mêmes et surtout pour les nôtres. Comment donc discerner ? comment donc reconnaître ce qui va dans le sens de la vie ?

  

            Certains refusent toute notion de bien et de mal et considèrent les valeurs morales comme de pures créations culturelles. D’autres considèrent que l’homme est tellement perverti par le péché originel que seule la parole de Dieu peut lui permettre de s’orienter, car même sa raison est obscurcie. Il est vrai que si l’on considère les derniers siècles, les idéologies qui ont refusé le christianisme et ne se sont appuyées que sur des raisonnements prétendument philosophiques, malgré leurs bonnes intentions, ont généré bien des malheurs et pratiqué sans scrupules des massacres jusqu’alors inouïs. Ce n’est pas pour autant que la tradition catholique discrédite cette faculté caractéristique de l’homme. Elle lui accorde même une place importante, comme en témoigne toute la théologie. Il s’agit seulement de ne pas lui demander plus qu’elle ne peut fournir –comme de se prononcer sur le sens- et de ne pas la réduire à la faculté de tenir des raisonnements. On n’oublie pas en effet que ratio évoque d’abord la proportion. Ainsi l’enchaînement logique des arguments ne suffit pas pour qu’une opinion ou une attitude soit rationnelle, mais encore faut-il qu’elle soit équilibrée, mesurée. En d’autres termes qu’elle s’inscrive dans le logos qui organise le monde. Cette notion fait appel à une autre faculté de l’esprit humain : l’intuition. L’intuition ne démontre rien, mais elle suggère un sens. Unie à la raison, elle participe à la conscience morale de l’homme. C’est par cette conscience, que la théologie catholique considère comme l’écho de la voix de Dieu en nous, que l’homme est capable de discerner le bien et le mal, ce qui est oui à la Vie et ce qui s’y oppose. Certes, bien des préjugés culturels ou personnels parasitent souvent la voix de la conscience et peuvent fausser notre jugement. Là encore nous avons la possibilité de dire oui ou non à cette voix plus profonde qui résonne en nous et qui s’exprime aussi chez les meilleurs des hommes. L’intériorité, la vie spirituelle, désigne l’attitude de celui qui accepte qu’il y ait en lui autre chose que ce qu’il connaît déjà, et qui, au lieu de porter des jugements hâtifs, se laisse enseigner sur le bien et le mal.

            Lorsque ce discernement est effectué, nous avons le choix. Devant les refus, les non à la Vie, nous pouvons nous faire complices ou au contraire nous opposer. Mais il faut alors prendre garde de ne pas se laisser entraîner dans la négativité, car le risque est grand de ne pas distinguer la personne de son idée ou de son acte. Et celui qui est menteur et homicide depuis le commencement persuade que le meilleur moyen de combattre une idée est de supprimer ceux qui l’expriment. Si la Sainte Inquisition s’est livrée avec une certaine discrétion à cette politique (encore qu’elle se contentât de livrer au bras séculier ceux qu’elle convainquait d’hérésie), l’histoire récente montre que les régimes athées se sont livrés sans état d’âme aux massacres de masse. Dans de telles circonstances, le oui à la Vie signifie souvent l’acceptation du martyre. C’est d’ailleurs le plus beau oui à la vie que l’on puisse exprimer, car il s’appuie sur celui du Christ livré à la mort par le refus des hommes, mais ressuscité par la puissance de Dieu. Le oui du martyr est en fait l’appropriation par celui qui le prononce de l’attitude du Christ qui est entièrement oui au Père, oui à l’amour, et qui dénonce sans ménagement l’autosuffisance de ses adversaires.

            Les persécutions ouvertes ne touchent pas tous les Chrétiens, mais il vaut mieux être conscient que le choix du oui à la vie -et donc le refus de la négativité- conduisent à des renoncements qui ne sont pas loin de l’esprit du martyre. En refusant des méthodes ou des attitudes qui peuvent avoir une efficacité à court terme on s’expose en effet à des difficultés, mais on le fait en sachant que les autres solutions ne feraient que reculer le problème. D’ailleurs si l’on choisit le oui à la Vie, ce n’est pas au hasard, mais parce que l’on a l’intime conviction que la victoire finale est de ce côté-là. Ici encore foi espérance et charité se conjuguent, et elles donnent à expérimenter cette plénitude à laquelle nous sommes appelés. La négativité est au contraire séduction par le néant : on nie l’autre, mais ce faisant on se coupe de la source de vie.

  

Nous avons évoqué la puissance créatrice de Dieu, mais nous pouvons constater qu’avec l’homme cette puissance est limitée : Dieu laisse à l’homme la responsabilité de participer à cette vie divine rayonnante ou de la refuser. En acceptant, l’homme parachève en lui-même la création, et il se fait créateur à l’image de son créateur.  Acceptation et refus sont souvent mêlés, mais jusqu’au bout la vie sollicite notre consentement. Heureux celui qui consent le plus tôt possible et le plus totalement. Par son oui il permet à Dieu de développer pleinement Sa puissance créatrice. N’est-ce pas cela Le glorifier ? Mais lui dire non garantit que sa puissance est assez grande pour se limiter elle-même, ce qui le glorifie encore et n’est funeste que pour celui qui s’y laisse aller.

  

  

                                                                        J.J. Fauconnet , avril  2007.