pédagogie divine

4 juin 2013

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Pédagogie divine.

Quand on voit quelqu’un dont le sort nous importe s’engager sur un mauvais chemin, plusieurs types d’intervention se présentent. On peut lui dire : attention ! Un danger te guette! Il vaudrait mieux changer de route… C’est ce que fait Dieu quand il voit le visage abattu de Caïn. On peut aussi exhorter, commander d’arrêter, comme le font les prophètes devant les injustices dont ils sont témoins. Ces manières de faire ne sont pas souvent efficaces. Aussi voyons-nous que Dieu adopte la plupart du temps une autre tactique, celle que les psychologues appellent prescription du symptôme. Au lieu de demander d’arrêter, elle consiste à inviter à continuer, à poursuivre dans la logique adoptée, pour faire comprendre ce qu ’elle a de faux. L’exemple le plus fameux et le moins compris est la parole de Jésus : « Si l’on te frappe sur la joue droite, tends l’autre. »( Mt 5, 39)

Cette attitude est souvent efficace, car elle s’appuie sur la capacité de chacun à se comporter comme l’auteur de ses actes, elle n’abaisse pas celui que l’on cherche à détourner d’une mauvaise attitude. Si on lui dit « Attention, danger ! », ou , plus encore « Arrête », on se montre supérieur à lui. Dans le premier cas parce qu’il n’aurait pas vu le danger que nous percevons, dans l’autre en lui donnant un ordre. L’orgueil naturel se rebiffe alors et l’on obtient l’inverse du résultat espéré. Si par chance on a réussi à détourner le pécheur de sa mauvaise voie, ce n’est que provisoire, car lorsque l’occasion se présentera de nouveau, il attendra encore une intervention extérieure pour ne pas retomber. D’ailleurs, s’il a obtempéré, c’est pour faire plaisir à celui qui le lui demande, et non pas parce qu’il en a vu la nécessité.

Si on invite le pécheur ou le malade à continuer dans sa logique, cette bienveillance inattendue le met d’abord dans de bonnes dispositions. Il est en effet plus agréable de s’entendre dire « Tu as raison » que « Tu as tort ». Tout l’art consiste alors à inviter à prendre conscience de la logique employée, en l’amplifiant au besoin, pour que son absurdité apparaisse mieux. Si la personne concernée a un minimum de bon sens, elle pourra se ressaisir et changer d’attitude de manière efficace car cela viendra de sa propre décision, et si elle ne réagit pas, c’est qu’elle est si parfaitement enfermée dans son erreur que rien ne pourrait l’en sortir. On en a un exemple dans le livre de l’Exode où il est dit que Dieu endurcit le cœur de Pharaon : il l’invite seulement à aller au bout de sa logique. A l’autre extrémité de la Bible, l’Apocalypse contient ces paroles : « Que le pécheur pèche encore, que l’homme souillé se souille encore, que l’homme de bien vive encore dans le bien, et que le saint se sanctifie. » (Ap, 22, 11) Cela ne signifie pas que Dieu veuille le mal, qu’il encourage les pécheurs à persévérer dans leur dépravation. C’est l’expression du respect que Dieu a pour la créature humaine, capable de choisir entre le chemin de la vie et celui de la mort. Il exhorte à choisir celui de la vie, qui est chemin d’amour. Mais il ne peut nous y forcer car l’amour suppose la liberté. « Tu choisis le chemin de la mort : vas-y, tu verras où il mène, et peut-être changeras-tu d’avis avant qu’il ne soit trop tard… » Car il ne faut pas oublier que c’est un Dieu de miséricorde qui veut la vie de ses créatures.

Voyons quelques exemples. Dans le désert, après le rapport des éclaireurs qui avaient visité la Terre Promise, la majorité du peuple se décourage et se croit incapable de mener les combats nécessaires pour y entrer : Dieu les renvoie dans le désert jusqu’à ce que toute cette génération soit morte : ce sont leurs enfants qui entreront, avec les seuls Josué et Caleb, partisans de la conquête. (Nb 13 et 14)

Auparavant, Abraham, homme religieux, pouvait être tenté de croire que son Dieu était, comme ceux des Nations, assoiffé de sang, et que pour l’honorer il fallait lui offrir en sacrifice son fils. Pour le détromper et pour guérir définitivement sa lignée d’une telle tentation, il l’invite à la vivre presque jusqu’au bout : c’est au dernier moment qu’il arrête son bras. Dans un registre plus psychologique, on peut considérer que cet épisode dénonce l’ambivalence des sentiments des pères envers leurs fils : la jalousie se mêle souvent à l’amour, et peut susciter le désir inavoué de supprimer ce concurrent. Les passages à l’acte ne sont pas fréquents, mais Dieu en fournissant pour le sacrifice un bélier -un adulte- alors qu’on parlait d’agneau, montre qu’il agrée le sacrifice du vieux et non pas du jeune.

Le peuple hébreu se met souvent à servir des dieux étrangers : il sera déporté hors de sa terre, et découvrira en exil une nouvelle fidélité.

Jésus, nous l’avons vu, invite à ne pas tenir tête au méchant, mais à donner son manteau à celui qui demande la tunique. Il ne s’oppose pas à ceux qui veulent lapider la femme adultère, les y invite même, mais à condition de n’avoir jamais péché… Cet exemple montre que cette méthode consiste, en quelque sorte, à tendre un miroir pour que l’autre y voie l’image de soi-même qu’il ne voulait pas voir, et qu’il réagisse en conséquence.

C’est ce qu’on peut retrouver dans la conversion de saint Paul. En lui apparaissant, Jésus ne lui reproche pas de maltraiter ses disciples, mais lui demande : «Pourquoi me persécutes-tu ? »La lumière venue du ciel, le titre de Seigneur qu’il donne à celui qui lui parle, sa chute même, montrent que Paul voit là une manifestation de Dieu : il se rend compte que son zèle l’a en fait conduit à lutter contre Dieu, manifesté en Jésus et c’est de lui-même qu’il va changer d’attitude. La cécité qui le saisit alors est la traduction physique de son aveuglement spirituel, et les écailles qui tombent lors de son baptême indiquent que ses yeux se sont désormais ouverts à la lumière.

Si nous regardons notre vie, nous pouvons sans doute voir que les conversions que nous avons opérées, quelle que soit leur importance, supposent que nous ayons pris conscience de la gravité des errements qui ne nous apparaissait pas jusqu’alors. A partir de cette prise de conscience, nous pouvons réagir et corriger ce qui n’allait pas. Cette pédagogie qui invite à suivre la logique erronée pour en voir l’absurdité est comparable en son principe à l’homéopathie qui soigne le mal par le mal en invitant l’organisme à réagir, ou à certaine ostéopathie qui, en accentuant de manière appropriée la déformation, invite le membre déplacé à retrouver la juste place. Le principe anthropologique sous-jacent est que l’homme a comme un dynamisme de santé qui peut être gêné par diverses causes, mais qui peut se réveiller lorsqu’on le sollicite. C’est vrai pour notre corps, mais aussi pour notre esprit, capable de se guérir quand il consent à accueillir la lumière qui vient des autres, mais surtout de l’Autre qui a mis en nous ce dynamisme et ne cesse de nous appeler à lui.

J.J.Lubat

Démocratisation

22 septembre 2012

Démocratisation

On dit qu’avant que la Révolution n’ait établi l’Égalité, les grands se considéraient souvent comme au dessus des lois. Ainsi, Voltaire, si cher à nos gouvernants, n’aurait pas réussi à obtenir justice après avoir été battu par les gens d’un grand seigneur vexé par par une de ses répliques trop piquantes. De tout temps les bandits ne respectent que leur loi, et il n’y a pas qu’à Marseille qu’ils règlent leurs comptes dans le sang. De même, dans les périodes troublées divers groupes usent de la force pour imposer leur ordre.

Dans l’état de droit, c’est la puissance publique qui seule est habilitée à faire justice, et le cas échéant à user de la force pour contraindre les fauteurs de trouble, chacun étant tenu de se soumettre à la loi.

Quand des élèves ou leurs parents s’attaquent physiquement aux professeurs, c’est une véritable démocratisation de la violence et du mépris qui s’est opérée : même au bas de l’échelle sociale on peut se croire au dessus des lois et mépriser ceux qui représentent l’autorité.

La morale catholique voit là une manifestation de l’orgueil qui aveugle plus ou moins tous les hommes, et que les traditions spirituelles combattent sans relâche. Les psys de leur côté évoquent l’illusion de toute-puissance infantile.

Autrefois seuls les privilégiés pouvaient s’entretenir dans cette illusion. L’exaltation moderne de l’individu, l’enfant placé au centre du système éducatif mais souvent ballotté entre les morceaux de sa famille éclatée, le refus de ce qui viendrait frustrer la spontanéité permettent désormais à chacun de s’y complaire. On peut douter qu’une morale fondée sur la seule Tolérance et la Liberté d’Expression réussisse à donner aux habitants de notre pays le respect de la loi et la maitrise de soi nécessaires à une vie civilisée.

 

Vérité

10 février 2012

Vérité, connaissance, supériorité.

 

Nos premiers parents, selon les Ecritures, ont mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Nous ne devrions jamais l’oublier, car ce récit imagé rend compte de la plupart des comportements de leurs descendants que nous sommes.

En mangeant de ce fruit défendu, ils ont eu la prétention de s’approprier la connaissance, de sorte que désormais, les hommes ont la conviction que ce qu’ils perçoivent, ce qu’ils pensent, ce qu’ils imaginent correspond exactement à la réalité : ils confondent spontanément croire et savoir. Ce que je pense est vrai, ce que je fais est bon, bref, je suis le meilleur. Cette attitude fondamentale marque profondément les individus aussi bien que les groupes humains. Si, d’un point de vue logique, elle est difficilement justifiable, elle correspond à quelque chose d’essentiel pour notre humanité : l’attrait pour le Vrai, pour le Bon, que les Anciens appelaient, avec l’Un, les Transcendantaux. Ce sont des notions premières que l’on ne saurait définir et dont chacun a l’intuition, même si tous n’y voient pas le même contenu.

Cette identification spontanée du moi avec le Vrai et le Bon est nécessaire pour que l’enfant veuille vivre et grandir, mais si le contact avec les autres se fait bien, une distance se fait jour entre le moi et les transcendantaux. Et si je fais la distinction entre moi et le Vrai-Bien, aussitôt se présente l’épreuve du choix : à qui vais-je donner la priorité ?

Si j’opte pour le Vrai-Bien, j’entre dans un processus de remise en cause qui fait que mon moi se déprend de ce qui lui apparaît comme des erreurs ou de mauvaises attitudes et s’enrichit de multiples découvertes. C’est la mise en oeuvre de la vertu d’humilité qui ne revient pas à se dévaloriser, mais qui incite à rechercher ce qui est vrai, ce qui est bon et à le faire sien. Mais pour rechercher il faut d’abord reconnaître son manque : ce n’est pas par hasard que la première béatitude est celle des pauvres de coeur ! Reconnaître sa pauvreté est nécessaire pour s’enrichir, et parvenir à la richesse suprême qui est celle du Royaume de Dieu.

Cette préférence donnée au Vrai-Bien n’est pas automatique : l’orgueil personnel, la paresse intellectuelle, aussi bien que des flatteries extérieures peuvent m’inciter à oublier cette petite distance qui s’est fait jour entre mon moi et le Vrai-Bien. Je fais alors de nouveau comme s’ils étaient confondus et je puis me dispenser de toute recherche, de toute remise en cause, puisque par définition, la vérité c’est ce que je pense, le bien c’est ce que je fais. Je ne puis me laisser enseigner par personne, puisque je sais. Plein de cette illusoire richesse, je ne puis rien recevoir.

 

Les processus que je viens de décrire concernent d’abord l’enfance, même s’ils peuvent durer toute la vie. Mais chez l’adulte une troisième voie est possible, qui a du succès chez notre élite intellectuelle : pour s’opposer à ceux qui s’identifient naïvement ou par calcul au Vrai-Bien, ils nient purement et simplement les transcendantaux : il n’y a pas de vérité, l’idée de Bien n’est qu’une illusion. On ne saurait donc établir quelque hiérarchie que ce soit, puisque tout se vaut. Ceux qui répètent ce discours à la mode ne se rendent-il pas compte de son caractère contradictoire ? S’il n’y a pas de vérité, quelle est la valeur de ce discours, et si tout se vaut, l’opinion contraire n’est elle pas aussi valable ?

Comme dans la plupart des conflits, l’issue n’est pas sur le champ de bataille, il n’y a de sortie que par le haut. Ici dans le respect de la transcendance du Vrai et du Bon. Ils ne sont pas respectés quand on les nie, pas davantage quand on se les approprie. Ils doivent rester l’objet de notre recherche, comme une étoile qui nous montre la route mais que nous n’atteindrons pas tant que nos pieds fouleront la terre.

 

en campagne

3 février 2012

Cela fait déjà quelque temps que l’on entend beaucoup parler des prochaines élections et que les candidats, et ceux qui le seront peut-être, cherchent à capter nos voix. Beaucoup d’énergie est ainsi dépensée pour la conquête du pouvoir. C’est la règle de la démocratie : il faut plaire au plus grand nombre pour être élu.

Mais il y a diverses manières de plaire, et elles n’ont pas toutes la même valeur morale. Certaines respectent l’électeur et d’autres ne cherchent qu’à

le manipuler.

Les unes s’adressent à sa raison, à ce qu’il y a de plus noble en lui. Elles ne cherchent pas à dissimuler les difficultés, et s’abstiennent de promesses irréalistes. Elles s’appuient sur la vérité et considèrent que l’électeur lui-même est capable de discerner cette vérité et de la choisir librement.

Les autres veulent surtout séduire et utilisent pour cela tous les moyens : on joue sur les peurs, on flatte les bas instincts , on va dans le sens des préjugés, on promet la lune. On fait appel aux prétendus spécialistes de la communication pour que ce soit le plus efficace possible, comme dans le monde de la publicité où il s’agit de conditionner les gens à acheter tel produit.

Je ne veux pas dire que tel candidat utilise une méthode et tel autre l’autre, car ils jouent généralement sur les deux tableaux. Je veux seulement souligner le fait que les élus sont à l’image de leurs électeurs : si nous nous laissons dicter notre conduite par les professionnels de la communication, nous n’arriverons pas au même résultat que si nous réfléchissons nous-mêmes et si nous obéissons à notre conscience. Mettre en oeuvre notre liberté, développer notre discernement, voilà le meilleur moyen de ne pas de tomber sous la dictature, que ce soit celle d’un homme, d’un parti ou des marchés financiers.

J.J. Fauconnet.

surveillance

3 février 2012

Surveillance

Nos ancêtres croyaient pour la plupart en un Dieu qui voyait tout, entendait tout, et gardait en mémoire nos moindres pensées pour le Jour du Jugement. Jour terrible où tout ce que nous avons fait, dit ou pensé serait porté à la connaissance de tous. Beaucoup de nos contemporains ne croient plus en Dieu, et pour la plupart de ceux qui y croient encore, ce n’est plus son rôle de Juge Suprême qui est mis en avant : on parle plutôt de son amour, de sa miséricorde, de son pardon.

Ce n’est pas pour autant que la fonction de surveillance et de mémoire universelle qui lui était attribuée a disparu, bien au contraire. Peu de temps après que la liberté de l’individu a été érigée en principe, et que la référence à Dieu a disparu de la politique officielle, c’est l’Etat qui a pris en charge la surveillance des citoyens. Toute une bureaucratie s’est mise en place avec ses services de renseignements et ses fichiers. Le XIX° siècle a manifesté ce désir de tout voir en construisant des panoptiques, prisons ou ateliers où un seul surveillant, placé au centre, pouvait voir ce que faisaient ces centaines de personnes, et l’on sait la place que les régimes totalitaires accordaient à leurs polices, publiques ou spéciales. Certains historiens affirment que sans les machines mécanographiques qui permettaient de traiter les fichiers, les Nazis n’auraient pu mettre en oeuvre leurs plans criminels.

Mais on n’arrête pas le progrès : désormais nos ordinateurs, nos téléphones, nos cartes bancaires, les diverses caméras qui enregistrent nos passages dans les lieux publics gardent en mémoire nos déplacements, nos conversations, nos achats, nos écrits, nos lectures. Dans l’infime volume des diverses puces sont contenues des quantités d’informations qu’aucune mémoire humaine ne pourrait embrasser, et des actes dont nous n’avons aucun souvenir peuvent un jour ou l’autre nous être reprochés.

La catéchèse ancienne s’appuyait misait sur la capacité de Dieu à tout voir et à tout garder en mémoire pour détourner les gens du péché : le résultat était contrasté, d’autant qu’on savait que Dieu peut pardonner lorsque l’homme se repent. De nos jours, il n’y a nul pardon à attendre des mémoires informatiques, tout est conservé autant que la technique le permet. Est-ce pour autant un obstacle à l’expression de nos mauvais penchants ? Rien n’est moins évident. Mais le sentiment d’être l’objet d’une surveillance perpétuelle risque de maintenir le grand nombre dans une attitude infantile et de susciter chez certains des idées de révolte dont la société a tout à craindre.

Lorsque les hommes s’approprient ce qui revient à Dieu, l’humanité n’en tire guère profit.

diaconia

10 octobre 2011

 

Diaconia : quel service pour notre société ?

 

Depuis quelques mois, nous entendons beaucoup parler de diaconie, de solidarité, de service, et il y a fort à parier que la tendance ne va pas s’inverser d’ici 2013. Cette dimension de la mission de l’Église est tout aussi fondamentale que le culte et le témoignage, mais c’est peut-être celle qui a le plus besoin de s’adapter aux circonstances. Les pauvretés changent en effet selon les époques, et une charité attentive a le souci de ne pas se tromper de combat. Essayons donc de voir quels services notre société française peut attendre de l’Église en cette deuxième décennie du XXI° siècle.

 

Dans les sociétés traditionnelles, même en dehors des périodes de pénurie, un nombre important de personnes ont bien du mal à satisfaire leurs besoins fondamentaux en logement, nourriture, habillement. Ce n’est pas pour rien que les soupes populaires, vestiaires et autres centres d’hébergement constituaient souvent la principale occupation des organismes caritatifs. On retrouve d’ailleurs cela dans les Évangiles aussi bien que dans les Actes des Apôtres. Les Sept (diacres?) ont en effet été institués pour s’occuper de la distribution des repas aux pauvres. Il serait illusoire de s’imaginer que dans nos sociétés d’abondance tout est réglé de ce côté là, mais bien des organisations oeuvrent dans ces domaines, et l’Église a peut-être mieux à faire.

Un facteur aggravant de la pauvreté est souvent l’ignorance. Ne savoir ni lire ni écrire est un gros handicap dans nos sociétés technicisées. Depuis de nombreux siècles l’Église a ouvert des écoles et elle continue à enseigner de nombreux enfants. Mais l’État s’intéresse désormais à ce domaine et y consacre une part prédominante de son budget. Les résultats sont contrastés, car le nombre des illettrés qui sortent de l’école est toujours important, mais le créneau est occupé. Il en est de même pour le soin des malades qui avait longtemps été l’apanage des ordres religieux.

 

Si tous ces services de base sont désormais pris en charge par l’État ou d’autres organisations civiles, l’Église pour continuer à servir, doit-elle entrer en concurrence ou a-t-elle un service spécifique à offrir ? On peut sans hésiter opter pour la seconde solution. Malgré sa richesse matérielle notre société connaît de nombreuses pauvretés morales et spirituelles, malgré l’essor des sciences et la multiplication des moyens de communication elle est d’une grande ignorance, et malgré les progrès de la médecine elle est atteinte de nombreuses maladies. Les Chrétiens, égarés par des bons sentiments et mettant en avant une solidarité mal comprise, peuvent être tentés de « prendre pour modèle le monde présent » . Répétant ce qui se dit autour d’eux, ils risquent de n’être que la caisse de résonance des erreurs communes et oublier qu’ils sont le sel de la terre et la lumière du monde. C’est pourtant en assumant cette mission confiée par Jésus lui-même qu’ils peuvent rendre au monde les plus grands services.

Paradoxalement, les services les plus concrets que l’Église peut rendre se situent sur le plan philosophique, c’est à dire sur celui des grandes questions de la vie. En effet, bien des pauvretés personnelles sont dues à une mauvaise attitude devant la vie plus qu’à des conditions extérieures défavorables, et des préjugés idéologiques conduisent à mettre en oeuvre des politiques aux conséquences désastreuses. Nous ne pouvons pas pointer en quelques lignes toutes les erreurs modernes, que d’ailleurs les papes successifs ont dénoncé dans leurs encycliques. Nous nous contenterons d’un exemple. Si nous faisons référence aux temps anciens, ce n’est pas pour idéaliser un passé qui nous semblerait meilleur que le présent, mais parce que sur tel ou tel point la pensée moderne dominante, c’est à dire ce qui se présente comme une évidence dans les médias, apparaît difficilement conciliable avec l’Évangile.

 

Pour la plupart des cultures traditionnelles, le monde est considéré comme un cosmos, c’est à dire un ensemble ordonné. Qu’il soit vu comme oeuvre de Dieu ou lui-même divinisé, il obéit à des lois, et chaque élément a une finalité dans cet ensemble. Les êtres dotés de liberté, comme les anges et les hommes, ont le choix de s’inscrire dans cet ordre ou de s’y opposer, en d’autres termes de choisir la vie ou la mort, le Bien ou le Mal. Dans la Tradition biblique c’est le Dieu Créateur qui en établit les lois et qui se révèle progressivement aux hommes, les invitant à entrer dans une Alliance de plus en plus intime avec Lui.

A l’opposé, on raconte que tel psychanalyste, rencontrant un des premiers cosmonautes lui répétait « Il n’y a pas de cosmos! » Il exprimait ainsi qu’aux yeux des gens éclairés comme lui, l’opinion des Anciens était erronée, et qu’on ne devait plus voir le monde que comme le résultat que du hasard et de la nécessité, fruit d’une évolution parfaitement contingente. Il peut bien y avoir des lois physiques, que d’ailleurs la science cherche à élucider, mais on ne saurait parler de finalité ni d’un ordre du monde, et moins encore de lois morales, de Bien et de Mal. Il n’y a que des individus juxtaposés, plus ou moins en concurrence les uns avec les autres. Chacun peut dire « Le Bien, c’est ce qui m’est profitable, le Mal c’est ce qui m’est désagréable. » L’égocentrisme ne date pas d’hier, mais s’il est considéré comme la norme, on a beau jeu de parler de solidarité ou même, comme c’est la mode, d’attitude citoyenne !

Le gros problème, c’est que cet individualisme est spontané chez l’homme. (La Tradition chrétienne parle de péché originel.) La plupart du temps, l’éducation visait à en combattre les effets et à faire en sorte que l’individu renonce à ses prétentions pour s’inscrire dans la société et y tenir un rôle utile. Le but n’était pas toujours atteint. Mais cette intégration sociale à encore moins de chances de se réaliser si l’on entretient les enfants dans l’illusion qu’ils sont le centre du monde et que la seule loi qui vaille est celle de leurs envies. Si, malgré tout, on cherche à leur inculquer le respect des autres et l’obéissance aux lois, cela ne peut apparaître que comme une contrainte extérieure venant brimer l’élan primordial. Et l’on a vite fait de conclure que l’enfer, c’est les autres.

 

Ne serait-ce pas un grand service que d’aider les gens à se dégager de cette illusion que chacun est comme une île qui se gouverne à son gré ? Même sans avoir recours à la Révélation biblique, la pensée écologique montre bien que l’individu ne saurait vivre en dehors d’un système où tous sont interdépendants. La solidarité n’apparaîtrait plus alors comme un devoir qui s’impose de l’extérieur, mais comme la réalisation de ce qui est notre nature profonde. Le service du prochain pourrait être vécu comme expression de la charité, c’est à dire comme un amour qui nous incite à faire de bon coeur ce que Dieu nous demande, et à y trouver notre bonheur.

Notre manière de vivre peut constituer un témoignage, mais il ne saura être convaincant que si nous sommes capables d’en rendre compte par la parole. Si tous n’ont pas les mêmes dons en la matière, ceux qui savent parler ou écrire rendront service en l’exprimant dans un langage compréhensible et adapté aux situations où ils se trouvent.

 

JJ.Lubat.

 

Individualisme et orgueil

 

L’individualisme est une notion assez récente, mais la réalité que désigne ce mot est aussi ancienne que l’humanité. Les Anciens parlaient d’orgueil. Ils définissaient l’orgueil comme la tendance habituelle à dépasser les règles de la raison. Et il nous faut nous rappeler que raison ne désignait pas seulement la faculté de tenir des raisonnements logiques, mais évoque l’équilibre, la mesure, la juste proportion. L’orgueil contient donc de la démesure, on pourrait dire qu’il donne une place démesurée au moi qui est d’une certaine manière absolutisé. Ces dispositions ne sont pas souvent tout à fait conscientes, mais pratiquement l’orgueilleux se prend pour Dieu.

 

Un minimum de raison suffit à voir le caractère illusoire de l’orgueil, mais force est de reconnaître que nous en sommes tous plus ou moins marqués. Une autre manière d’aborder l’orgueil serait de dire que la partie se prend pour le tout.

C’est bien en effet dans le rapport entre la partie et le tout, ou plus exactement entre l’élément et l’ensemble, que se niche l’orgueil. Si de nombreuses différences peuvent caractériser les éléments d’un ensemble, il n’en demeure pas moins qu’ils sont tous équivalents pour ce qui est de l’appartenance à l’ensemble considéré. Ainsi chaque être humain appartient à l’humanité de la même manière que tous les autres : c’est le fondement de la doctrine des Droits de l’Homme. Mais ce n’est pas spontanément que l’on est disposé à accorder à autrui autant d’importance qu’à soi : charité bien ordonnée commence par soi-même et parfois s’y termine aussi. Nous avons bien du mal à ne pas nous attribuer des privilèges qui nous placent bien au dessus du reste de l’humanité et nous donnent le droit de traiter les autres comme des objets à notre service. C’est net dans la haute société, mais cela se pratique aussi au plus bas de l’échelle sociale.

 

Orgueil et pauvreté.

 

Les grands de ce monde font souvent preuve d’orgueil, mais ils n’en ont pas le monopole. Et l’expérience montre que si certains sont dans la pauvreté ou même dans la misère, c’est souvent le résultat d’un orgueil qui n’a pas été combattu depuis l’enfance.

Si l’enfant capricieux n’est jamais contrarié, il grandira dans l’illusion que ses envies sont la seule loi. Il ne voudra pas se plier à la discipline que demande l’école, et ne considèrera jamais qu’il aurait quelque chose à apprendre : « je sais. » Ses résultats scolaires ont peu de chances d’être brillants, ce qui n’augure rien de bon pour la vie professionnelle. Faute de formation, il ne pourra prétendre qu’à des emplois subalternes qu’il juge indignes de lui. Il ne voudra pas non plus subir les contraintes d’une vie familiale et se trouvera vite coupé de sa parenté. Les démarches nécessaires pour obtenir l’aide sociale lui paraîtront humiliantes et fastidieuses : il ne lui restera plus que la mendicité, une mendicité agressive et refusant toute structure de réinsertion.

 

 

Individu et personne.

 

Le langage courant emploie souvent l’un pour l’autre ces deux mots. On peut pourtant leur donner des sens différents.

L’individu est un être qui existe par lui-même, qui n’a besoin de nul autre pour sa définition : « je suis moi, et c’est tout. » Il est comme une île et n’a de compte à rendre à personne. Il est doté de liberté, qui consiste à faire ce qu’il veut. Il croit qu’il a des droits. Mais l’individu trouve sur son chemin d’autres individus qui ont les mêmes prétentions que lui : il se trouve en concurrence. On lui dit alors que la liberté de chacun finit où commence celle d’autrui. Autrui est donc ce qui vient limiter mon bien le plus précieux, et le respecter revient à renoncer à mon bien le plus cher.

 

La personne est aussi un être qui a son existence propre, mais qui ne peut faire abstraction de ses relations aux autres. Le fait d’être fils, frère, époux, ami, père de telle ou telle autre personne fait partie de ma définition. La personne est consciente de faire partie d’un ensemble, d’être liée à d’autres, et sa liberté consiste à pouvoir faire ce qui est bon pour l’ensemble, car elle se nie elle-même si elle fait du mal aux autres. Elle est consciente d’avoir des devoirs envers autrui, et trouve son épanouissement en les assumant. Elle ne voit pas les autres comme des concurrents, mais aspire à être en communion avec eux, et sa liberté grandit quand grandit celle d’autrui.

Nous avons le choix de nous considérer et de considérer les autres comme des personnes ou comme des individus. Le résultat n’est pas le même.

 

Pardon

4 août 2011

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Le pardon

Une des principales convictions de la tradition biblique est la rémission des péchés : Dieu pardonne, il ne cesse de pardonner à son peuple. Pour les Chrétiens, c’est par le Christ que Dieu nous pardonne : « en lui nous avons le rachat, le pardon des péchés » (Col 1, 14.)Et pour profiter de ce pardon, nous sommes vigoureusement invités à pardonner nous-mêmes à ceux qui nous ont offensés. Pourtant bien des Chrétiens avouent éprouver des difficultés à pardonner, et certains passent leur vie à ressasser le mal qu’ils ont subi. Dieu nous demanderait-il quelque chose d’impossible? Est-il vraiment nécessaire de pardonner ? Mais que peut signifier en général le pardon ? Et comment avons-nous à le vivre au quotidien ?

Le pardon est forcément lié au mal, et selon l’idée qu’on se fait du mal on pourrait ou non parler de pardon. Voyons d’abord une conception du mal très répandue : beaucoup le considèrent comme une substance, comme un « quelque chose » de négatif que l’on produit ou dont on se charge en faisant de mauvaises actions. On évalue la grandeur de ce «  quelque chose » en le rapportant à la souffrance infligée, ou au plaisir éprouvé en transgressant une loi. Pour se retrouver en règle, il n’y a pas d’autre solution que de compenser le négatif par du positif, et il peut y avoir toute une arithmétique dans laquelle on risque de s’empêtrer : en ai-je fait assez ? C’est assez normal, d’ailleurs, car la nature et notre psychologie fonctionnent ainsi. Mais on peut alors difficilement parler de pardon : il s’agit plutôt de mécanismes de compensation qui obéissent à des lois semblables à celles de la Physique et de la Biologie.

C’est d’ailleurs la logique de la vengeance, avec son cercle vicieux de violence, car on est rarement d’accord sur les équivalences. Dans ce domaine, la loi du Talion était fort sage.

Lorsque le mal est ainsi chosifié, il se traduit par la notion de souillure, d’impureté, dont on ne peut se débarrasser que par des techniques de purification.

Notons bien que dans cette perspective, Dieu lui-même, s’il existe, n’est pas libre de pardonner : il est soumis à la loi de compensation, et ne peut rien faire tant que le pécheur n’a pas « payé » sa dette. Mais comme lorsque Dieu est offensé, l’offense est infinie, il faut aussi un prix infini, que seules les souffrances infinies du fils de Dieu peuvent compenser. Mais comme on n’est jamais sûr que cela suffise, certains croient que Dieu leur demande de souffrir pour réparer les péchés des autres, et la vie chrétienne consiste alors à se priver de plaisir et à accumuler les souffrances pour tenter de satisfaire un Dieu insatiable. On oublie ainsi que la justice de Dieu ne consiste pas à peser mais à rendre juste (Rm 3). Mais nous avons tant de mal à le concevoir que cela s’imprime difficilement dans notre mémoire. On préfère en rester à la comptabilité et au donnant-donnant.

 

Si la tradition biblique parle de pardon, c’est que pour elle, le mal n’est pas un principe, un  « quelque chose », mais une rupture de relation : Dieu crée l’homme pour qu’il soit en relation avec lui et parvienne ainsi au bonheur. Et le péché, le mal, consistent dans l’altération de la relation : en désobéissant, l’homme se coupe de Dieu et du reste de la Création, il sème le désordre et creuse lui-même son malheur. C’est ce qu’avait fait, dit-on, certains anges avant lui. Mais le mal, aussi pesant soit-il, n’est pas une substance, il est désordre, mauvaise relation, éloignement de la vérité. Le mal est comme un tourbillon dans un courant : il n’a pas de réalité par lui-même car on ne peut l’isoler du flux. C’est un accident . Il perturbe l’harmonie de l’ensemble, il gêne le mouvement, il peut avoir une grande force d’attraction, mais il peut aussi disparaître sans laisser de trace.

          Il est très important d’affirmer que le mal est de l’ordre de la relation, car la relation dépend des personnes, et une relation brisée peut être rétablie par la seule volonté des deux protagonistes . Le pardon est alors rétablissement de la relation, il suppose que celui qui a rompu ne s’endurcisse pas dans son refus, et que l’autre accepte de renouer la relation, qu’il passe par dessus l’offense qui lui a été faite. Il y aura sans doute des séquelles, mais la volonté de communication s’est montrée plus forte que la volonté de rupture  : le pardon est toujours un signe de magnanimité . Ce n’est pas pour rien que la Bible et le Coran citent ensemble la puissance et la miséricorde de Dieu. J’ai dit que le pardon est rétablissement de la relation. C’est vrai dans l’idéal mais cela suppose que les deux personnes puissent se rencontrer et veuillent bien renouer. Mais l’offense n’altère pas seulement la relation entre l’offenseur et l’offensé, elle gêne aussi leur rapport au reste du monde. Le pardon accordé ou demandé a aussi une grande influence pour restaurer ces relations-là.

    Levons tout de suite une confusion fréquente : excuse et pardon. La civilité ordinaire ne fait pas de différence et elle recouvre tout par l’excuse. « Il n’y a pas de mal » : l’excuse minimise le tort, fait comme si rien ne s’était passé. Elle nie la responsabilité  «  je ne l’ai pas fait exprès »  , ou du moins cherche à l’atténuer. D’une manière ou d’une autre, elle refuse de voir le mal, elle le refoule en quelque sort . Ceux qui confondent ainsi pardon et excuse courent deux dangers : s’ils sont assez vigoureux et si l’offense est grande, ils ne peuvent en faire abstraction, et croient donc ne pas pouvoir pardonner parce qu’ils ne peuvent oublier : ils gardent rancune. Et s’ils se laissent persuader qu’il faut pardonner, ils se mentent à eux-mêmes en se disant qu’ils n’ont pas eu de mal. Et ça fait des ravages.

    Le pardon, au contraire, ne craint pas de voir le mal en face, aussi bien celui que j’ai commis que celui que j’ai subi. Je reconnais ma responsabilité ou la souffrance qu’on m’a infligée, mais j’en appelle à cette grandeur d’âme qui surpasse la faute. On a souvent du mal à demander pardon parce qu’on a du mal à reconnaitre ses torts : on se cherche des excuses, sans doute par peur de la colère de celui que l’on a offensé, mais aussi par orgueil. Aussi, pour pouvoir demander pardon, faut-il pouvoir croire que l’on est déjà plus ou moins pardonné : le pardon est toujours un don, une grâce que je puis solliciter, mais qui m’est accordée gratuitement. Même si je répare les torts commis, ma victime peut garder sa rancune et continuer à me considérer comme coupable . Elle n’y a certes aucun intérêt mais c’est son droit.

 

 

    Si nous voyons plus précisément ce qu’est le pardon, quelles raisons avons-nous de pardonner ou de demander pardon ? J’en vois deux sortes : des raisons psychologiques, et des raisons religieuses.

Les premières correspondent à la recherche de mon intérêt personnel, les autres sont une réponse à un amour. Mais les unes et les autres ne conduisent pas au même pardon: elles sont complémentaires.

    Sur le plan psychologique, si j’ai subi un tort, j’en reste affecté  : les blessures de l’âme guérissent plus difficilement que les blessures du corps, et le mal continue souvent à couver en dessous des cicatrices. Toutes les offenses subies et non-encore pardonnées, que je m’en souvienne ou pas, sont comme des animaux parasites qui consomment mon énergie psychique et même physique. Tant que je n’ai pas pardonné, la moindre chose peut me faire penser au mal qu’on m’a fait, et réactiver les sentiments douloureux ou vindicatifs qui s’y rattachent. Je ne puis alors penser à rien d’autre, et cela gêne mon activité : le tourbillon tourne toujours et entraîne tout ce qui se passe à sa portée. Je fais peut-être des efforts pour n’y pas penser, mais ces efforts sont coûteux. D’autre part, ces chocs psychiques se répercutent par des blocages corporels  : telle ou telle partie du corps se crispe, occasionnant des douleurs ou un mauvais fonctionnement. On a remarqué par exemple que bien des cancers se déclarent deux ans après un évènement douloureux . Et ne parlons pas des maladies de coeur. Tant que je n’ai par pardonné, je me fatigue à nourrir en moi des monstres qui prennent toute la places et qui finiront par me dévorer.  Si je veux vivre, j’ai tout intérêt à m’en débarrasser par le pardon. Le cas typique est celui où j’ai été offensé par une personne, et bien sûr, c’est plus facile si ce pardon m’est demandé. Mais je puis le faire même sans cette demande. C’est pour cela qu’on peut aussi pardonner à la société, au destin ou même à Dieu lorsqu’on s’en croit victime. Cela se fait en plusieurs étapes.

    -D’abord si ce n’est pas fait, faire cesser les offenses car on ne peut pardonner un mal à venir.  

    -Accepter ma colère et mon désir de vengeance, mais décider de ne pas me venger, car la vengeance n’est pas la réparation, mais un tort infligé dans l’espoir de se soulager.

    -regarder en face ma  blessure et ma souffrance, nommer ce que j’ai perdu, pour pouvoir en faire le deuil, et trouver quelque un à qui en parler.

    -comprendre celui qui m’a fait du tort, non pour l’excuser mais pour ne pas le réduire à ses mauvaises actions : le considérer comme un être humain .

    - trouver le cadeau enfoui dans l’offense, car tout évènement, même douloureux, peut apporter du bon. Décider aussi de ne pas continuer à m’exciter sur ce mal.

    - décider des relation que l’on veut avoir désormais avec l’offenseur, car il n’est pas forcément bon d’avoir des relations étroites avec lui, et lui dire- au moins se dire – qu’on lui pardonne. Car on ne peut déclarer le pardon qu’à quelqu’un qui l’a demandé

      Ce processus peut prendre du temps mais il est nécessaire si l’on veut retrouver la paix, si l’on veut pouvoir vivre au présent au lieu de rester fasciné par un passé douloureux. C’est de l’ordre de l’hygiène personnelle et même publique, de sorte que le pardon psychologique fait partie de nos devoirs de citoyens responsables. Vous pouvez voir que pour ce qui est du pardon à demander, une démarche analogue peut se concevoir, entre la prise de conscience du tort commis et la demande effective de pardon. Si on ne le fait pas, on a toutes les chances d’être bourrelé de remords, ou, si l’on a trop bien refoulé la faute, de mettre en oeuvre des conduites d’auto-punition comme des maladies ou des accidents. Ou encore de commettre d’autres fautes pour se faire punir et apaiser ainsi la culpabilité inconsciente.

 

      Le pardon que le Christ nous demande d’exercer sous peine d’exclusion n’a pas les mêmes ressorts. Ce n’est pas une histoire d’hygiène, mais de cohérence : « Dieu vous a pardonné, faites de même. » On pourrait traduire ainsi la demande du « Notre Père» : le pardon que nous donnons est le signe et la mesure du pardon que nous recevons de Dieu. Ce n’est pas une logique linéaire mais plutôt en boucle :

-Dieu me propose son pardon,

-je reconnais mon péché,

-j’accepte le pardon de Dieu

-je pardonne à mon tour,

-et Dieu me pardonne comme j’ai pardonné.

C’est l’inverse du tourbillon du mal : au lieu d’un cercle vicieux qui enferme, c’est un dynamisme qui élargit.

    L’initiative vient de Dieu, mais elle n’a d’efficacité que si je veux entrer dans cette dynamique, que si j’accueille l’Esprit de pardon et d’Amour. Le pardon que je donne correspond au salut que je reçois. Mais il y a un curieux paradoxe : plus je pardonne, moins j’ai besoin de pardonner, mais plus je demande pardon .

    Je m’explique. Tant qu’il demeure dans le péché, l’homme se trouve facilement offensé, il se vexe pour un rien. Comme il s’identifie à ce qu’il possède ou au regard que les autres posent sur lui, il est très atteint dès qu’on lui prend quelque chose ou qu’il ne reçoit pas les hommages qu’il attend Il a du mal à reconnaître le mal qu’il a fait, mais il est très sensible à celui qui l’atteint : ses revendications, son caractère vindicatif et sa rancune manifestent son immaturité, son manque d’amour ( d’amour reçu comme d’amour donné ) .

    L’homme de foi, au contraire, a son trésor dans les cieux : il se sait aimé de Dieu, il cherche à répondre à cet amour, et tout le reste est relativisé. Même s’il perd sa fortune, sa santé ou ses amis, il n’est pas anéanti : il est entré dans le mouvement de résurrection du Christ, et il ne craint plus la mort. Certes, il est encore sensible au plaisir et à la souffrance, aux injures et à la reconnaissance. Il peut éprouver la peur ou le découragement, mais comme le chevalier Bayard, il peut se dire : « tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais bien plus si tu savais où je te mène », car une part de lui-même échappe au tourbillon de la peur.

    Conscient de son propre péché et de l’amour qui lui est prodigué, il est beaucoup moins atteint par les offenses. Si le pécheur, profondément insécurisé, protège sa nudité en se hérissant comme un porc-épic, l’homme qui consent au pardon de Dieu est en quelque sorte cuirassé d’amour, comme ces martyrs auxquels les fauves ne voulaient pas toucher. Fort de l’amour de Dieu, il ne dramatise plus ni son péché ni le tort qu’on lui a fait. Le mal glisse sur lui, même s’il atteint son corps. Nous le voyons en la personne de Jésus qui, malgré les souffrances de la croix, prie pour ses bourreaux: « Père, pardonne-leur, ils ne savent  ce qu’ils font » et prend soin de confier l’un à l’autre sa mère et son disciple bien-aimé

      Décentré de lui-même, l‘homme qui accepte le salut de Dieu voit moins l‘offense qui lui est faite que la misère de celui qui lui fait du mal: il peut alors aimer ses ennemis et prier pour ceux qui le persécutent .

    Le pardon dont parle l’Évangile est spirituel : il est don de Dieu, il est grâce. Il permet de participer à la justice de Dieu, justice paradoxale puisqu’elle rend juste au lieu de punir. Il ne fait pas double emploi avec le pardon psychologique, mais il le suppose d’une certaine manière et le complète .

    Même si je ne suis qu’un chrétien bien médiocre, qui se vexe et qui garde rancune, je sais que Dieu m’aime et ne demande qu’à me pardonner : le Christ a donné sa vie pour moi, comme d’ailleurs pour ceux qui me font du mal. Si je réfléchis un peu, je comprends que je n’ai pas de raison de ne pas pardonner, et je puis demander au Seigneur la force de le faire. Il sera peut-être nécessaire que je dise à Dieu tout le mal qu’on m’a fait, tout mon désir de vengeance, toutes mes résistances à pardonner, mais aussi que j’accueille l’invitation à me convertir, à passer par dessus les offenses.

    « Celui qui fait la vérité vient à la lumière. » Pour pouvoir pardonner ou être pardonné, il est nécessaire de laisser venir à la lumière ce que nous préférons laisser dans l’ombre, c’est-à-dire notre péché ou notre souffrance. Et le premier péché c’est la perte de confiance en Die . Une trop grande souffrance peut l’occasionner mais le dogme du péché originel nous dit que cette confiance n’est  plus spontanée en l’homme. Elle est à rétablir, en particulier en faisant la lumière sur ce qui nous en détourne, c’est-à-dire le mal que nous avons fait et celui que nous avons subi . Mais aussi en nous laissant illuminer par la lumière du Christ . 2 Co5, 14-21

 

    Pratiquement, dans l’Église, nous avons le sacrement du pardon, c’est-à-dire le baptême. C’est lui qui permet à l’homme pécheur d’accueillir consciemment le pardon offert par le Christ, c’est de lui qu’il s’agit quand l’Évangile parle du pardon des péchés. Mais on s’est vite rendu compte que même les chrétiens pèchent : on a institué le sacrement de pénitence pour pouvoir réintégrer les fidèles qui s’étaient séparés de la communauté par une faute grave. Ils devaient passer une longue période de dure pénitence pendant laquelle ils ne participaient pas à l’Eucharistie, et parfois l’évêque ne les réconciliait qu’à l’article de la mort, car on ne réitérait pas ce sacrement qui était comme une second baptême . Au cours du Haut Moyen-âge, cette discipline n’était plus applicable. Aussi à partir de l’Irlande, on a pratiqué la pénitence tarifiée : les moines avaient l’habitude de dire à leur « ancien » tout ce qui se passait en eux, et donc aussi leurs péchés. A l’aveu de ses péchés à un prêtre, et non plus seulement à l’évêque, le pénitent recevait une pénitence calculée à partir d’un tarif consigné dans un pénitentiel et il n’était réintégré qu’après avoir fait tel pèlerinage, ou tant de jours -voire d’années- de jeûne ou versé tant aumônes. Parfois même on accordait le pardon sitôt l’aveu des péchés, avant l’accomplissement de la pénitence. Cette nouveauté fut jugée comme impie quand elle arriva sur le continent, parce qu’en réitérant le pardon aussi souvent que nécessaire, on risquait de relâcher les moeurs. Quatre-vingts ans plus tard, cette manière de faire était considérée comme normale. Ainsi s’est constitué le sacrement de réconciliation tel que nous le connaissons, et le Concile de Latran (1215) a ordonné que chaque fidèle confesse à son curé tous ses péchés une fois l’an. Cette manière de faire combine la pénitence solennelle et l’aveu des péchés que l’on faisait aussi  bien à un compagnon .

        Malgré les variations, ce qui reste constant, c’est la nécessité de l’aveu . Beaucoup de gens ne veulent plus dire leurs péchés à un prêtre mais vont voir un psy ou téléphonent à SOS Amitié. Il ne peut guère y avoir de pardon sans parole : pardon demandé ou pardon accordé. Mais il serait illusoire de croire qu’on peut tout dire n’importe quand : il faut parfois attendre longtemps pour pouvoir avouer certaines choses, il faut avoir suffisamment mûri. L’habitude de la confession peut cependant y aider : elle nous familiarise avec le pardon que nous demandons à Dieu, que nous recevons par la voix du prêtre, et nous entraîne ainsi à pardonner nous-mêmes . D’ailleurs, si elle n’a pas cet effet, elle se montre inopérante, car le Seigneur lui-même nous prévient bien qu’il ne peut nous pardonner si nous ne pardonnons pas, nous communiquer sa vie si nous accordons plus de poids à la mort, nous faire partager sa gloire si nous ne montrons pas la magnanimité qui convient à des enfants de Dieu sauvés du péché .

Note : Nous n’avons pas abordé la question de l’estime. Certaines personnes peuvent croire n’avoir pas pardonné parce qu’elles n’ont plus pour leur offenseur les mêmes sentiments qu’avant. Elles peuvent avoir très bien pardonné, si elles ne tiennent plus rigueur de la faute, mais ce n’est pas pour autant que l’estime qu’elles avaient pour leur offenseur est automatiquement restaurée. L’estime est en effet cette appréciation que l’on fait de la qualité des personnes d’après leurs actes : l’estime se mérite et tel acte bon la fait croître, alors que tel autre, mauvais, la diminue. Si l’on a été déçu par une personne, notre estime pour elle en est affectée, que nous ayons été touché par son acte ou non. Si elle se repent, et si toute son attitude montre qu’elle ne se reconnaît plus dans l’acte pausé, cette estime peut renaître et avec elle de meilleurs sentiments.

Notons aussi que plus on a conscience de son propre péché, plus on peut montrer d’indulgence pour autrui.

 

 

 

homélie Saint Sacrement

4 juillet 2011

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26 juin

C’est en célébrant la fête du Saint Sacrement que nous clôturons cette année pastorale, mais aussi les douze années que nous avons passées ensemble dans cette paroisse. Cela tombe fort bien, et pour deux raisons principales. D’abord, le Saint Sacrement de l’Eucharistie, comme son nom l’indique, est action de grâce, reconnaissance, remerciement. Et nous avons de quoi rendre grâce. Ensuite, dans le mystère de l’Eucharistie, Jésus nous livre le secret de l’amour véritable, des liens qui continuent au delà de l’absence, et nous donne tout ce qu’il faut pour en vivre. C’est un enseignement toujours à reprendre.

D’abord, donc, rendre grâce. Déjà pour la bonne volonté des nombreuses personnes qui se dévouent pour que la paroisse puisse vivre et assumer sa mission. A travers la catéchèse, les équipes de sépulture, l’accueil, l’entretien des églises, la liturgie, le service des malades, Secours Catholique, CCFD… Malgré nos pauvretés, nous avons pu assurer le service dans un bon esprit, et je soulignerai tout particulièrement la disponibilité dont tout le monde fait preuve. On retrouve sans doute là les traces de l’antique esprit de nos campagnes chrétiennes où le sens du travail à faire l’emportait sur les fantaisies personnelles. Ce serait très bien si les jeunes générations pouvaient s’en inspirer…

Si cette bonne volonté s’appuie sur un bon naturel, elle dépasse largement les limites d’un humanisme généreux. Elle est nourrie d’esprit évangélique. La participation régulière à la Messe contribue à développer cet esprit, mais tout ce qui est formation théologique et spirituelle permet de vivre plus consciemment selon l’esprit de notre baptême. Rendons grâce pour ce que nous avons pu découvrir ensemble dans les divers groupes de réflexion. Ce n’est pas pour minimiser ce que j’ai pu vous apporter que j’emploie ce « nous », mais par ce qu’en vérité j’ai découvert de nouveaux aspects du mystère chrétien en tâchant de vous transmettre ce que j’avais appris. Là aussi se vérifie la parole de Jésus : « Si deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » Chaque fois que l’on se rassemble pour mieux comprendre la foi, les compétences de l’enseignant sont importantes, mais c’est le Christ lui-même, Verbe de Dieu, qui donne à chacun une compréhension qui correspond à son désir.

Nous pouvons rendre grâce aussi pour ces relations qui se sont établies avec des personnes qui ne fréquentent guère nos églises, mais qui, à l’occasion de repas ou d’autres activités viennent à la Maison paroissiale et semblent apprécier l’esprit qui y règne : cela peut contribuer à atténuer des idées négatives sur l’Eglise…

J’ajouterai un autre motif de reconnaissance. Certaines personnes sont tristes de mon départ et cela se comprend. On ne se fréquente pas pendant douze ans sans que des liens s’établissent. Je suis très touché de la retenue dont elles ont fait preuve pour me l’exprimer. Cela montre leur maturité spirituelle, et j’aurais considéré comme signes d’un échec dans ma mission des manifestations trop affectives. Jésus nous commande de nous aimer les uns les autres, mais pas de nous attacher les uns aux autres. Et le problème est que souvent nous confondons amour et attachement. L’amour du Christ libère et donne la paix. Comme il nous demande de dépasser nos rancunes pour pardonner, il nous invite à dépasser nos sentiments spontanés d’attachement pour aimer comme il nous a aimés.

Et c’est bien ce qui est au coeur de l’Eucharistie. Essayons de revoir la situation. Jésus a vécu pendant trois ans avec un certain nombre de disciples. Au début l’accueil était très bon, et beaucoup de gens l’écoutaient, le suivaient, croyaient en lui. Assez vite cependant les autorités religieuses ont mal vu son action, estimant qu’il présentait un visage de Dieu et de la religion qui ne correspondait pas à leur tradition. La liberté dont il faisait preuve leur était inadmissible, comme celle qu’il communique à ses disciples est toujours scandaleuse pour les hommes qui, au cours des siècles, gardent une âme d’esclave. Des foules le suivaient encore, attirées par les guérisons qu’il accomplissait, elles écoutaient ses paroles sans forcément bien comprendre, mais le cercle des fidèles se rétrécissait, jusqu’à se réduire aux douze Apôtres et à quelques femmes. L’hostilité des chefs allait jusqu’à la décision de le supprimer. A vues humaines, c’était l’échec complet, d’autant qu’il prévoyait que parmi ses plus proches l’un le trahirait, l’autre le renierait, pendant que le reste s’enfuiraient. Ses sentiments d’affection envers ses disciples devaient être particulièrement forts, mais ce n’est pas pour autant qu’il s’accroche à eux ou qu’il se lamente sur la séparation prochaine. C’est dans cette situation qu’il institue l’Eucharistie et trouve le moyen de rester en communion avec ses amis au delà de la mort.

En disant du pain « Ceci est mon corps livré pour vous », et du vin « ceci est mon sang versé pour la multitude », il annonce sa mort et montre qu’il va la vivre librement. La méchanceté et la bêtise des hommes vont se déchaîner contre lui, comme elles ont coutume de le faire dès qu’elles trouvent un être sans défense, mais au lieu de fuir ou de se débattre, il assume jusqu’au bout ce qu’on lui fait subir, sans perdre confiance en Dieu même s’il semble l’avoir abandonné. Les forces du mal peuvent avoir raison de son corps, elles ne peuvent le faire dévier de son orientation vers le Père. Comme leur but est, depuis l’origine de détourner les hommes de Dieu, elles sont mises en échec. Leur victoire apparente est en réalité une défaite puisque Jésus est resté fidèle malgré tout. C’est pour cela que la mort ne peut le retenir et qu’il ressuscite.

Il dit aussi « faites ceci en mémoire de moi ». Il laisse ainsi à ses amis ce moyen mystérieux d’être en communion avec lui. Ils ne le verront plus comme avant, mais ils peuvent être sûrs de sa présence. C’est ce qui s’accomplit quand nous célébrons la Messe. Certes, nous nous remémorons ce qu’il a fait, nous lisons et commentons son Évangile, nous accomplissons le rite. Mais nous reconnaissons aussi sa présence parmi nous . Et si nous sommes invités à communier, c’est que nous n’avons pas affaire seulement à un enseignement philosophique, si élevé soit-il, et dont n’importe qui pourrait s’inspirer. Ce que nous propose Jésus, l’amour qu’il nous invite à vivre, est au dessus de nos forces humaines, et c’est pourtant le seul chemin de vie. S’il nous propose le pain devenu son corps, c’est pour nous communiquer son esprit, sa vie, pour que nous puissions aimer comme il nous a aimés. Pour que nous soyons libérés non seulement de la rancoeur et de la haine, mais aussi des passions et des attachements. C’est ainsi qu’amour peut rimer avec liberté, car il se change en charité.

Spontanément, nous avons plutôt tendance à vouloir profiter des autres, même de ceux que nous croyons aimer, et nous craignons que leur liberté leur permette de se détourner de nous. Jésus nous montre l’exemple inverse et nous invite à le suivre : donner sa vie, se donner à ceux que l’on aime. Non pas pour se faire l’esclave de leurs fantaisies, mais pour, avec eux, progresser sur le chemin de de la liberté, de la vérité. C’est une proposition qu’il nous fait, une invitation qu’il nous adresse. Il n’oblige personne. Ce ne sont ni des lois ni des rites qu’il apporte, mais un nouvel esprit. C’est en s’aventurant avec lui qu’on peut prendre conscience des illusions qui nous tenaient prisonniers. Le philosophe Spinoza disait que l’homme se croit libre car il ignore ce qui le fait agir, et c’est bien vrai tant que l’envie, la cupidité, l’orgueil, l’attachement nous dominent. Et les innombrables spécialistes de la communication qui s’ingénient à manipuler l’opinion utilisent tous ces ressorts pour conditionner le mouvement des foules en leur faisant croire qu’elles agissent librement. Jésus ne cherche pas à nous séduire de la sorte, mais nous appelle à suivre le chemin qu’il a ouvert et sur lequel il nous accompagne. Si nous consentons, si nous le laissons développer en nous le désir de bien vivre, il nous libère progressivement de nos attaches et nous communique sa paix.

C’est tout cela et bien davantage qui nous est donné dans l’Eucharistie. C’est à juste titre que nous reconnaissons que nous n’en sommes pas dignes. Que nous n’avons parfois même pas le désir de changer. Mais c’est pourtant comme une semence que nous recevons avec le corps du Christ. Elle a besoin de conditions favorable pour germer et porter du fruit, mais à la différence des semences ordinaires, elle contribue elle-même à améliorer le terrain, pourvu que nous ne nous y opposions pas. C’est pour cela que l’Eucharistie est le pain vivant, celui qui donne la vie éternelle. Non pas seulement pour après la mort, mais pour que dès maintenant nous vivions de la vie de Jésus ressuscité.

A plusieurs reprises lui-même dit à ses disciples « la paix soit avec vous ». Ce n’est pas seulement une formule de politesse, mais une parole qui accomplit ce qu’elle signifie. Il y a tant de choses qui apportent du trouble dans nos vies ! Beaucoup de gens sont perpétuellement agités. Quel que soit notre tempérament, quelles que soient les épreuves que nous connaissons, la présence de Jésus apporte au profond de notre être silence et apaisement. La mission de l’Eglise est d’apporter cette paix, de la proposer au milieu de l’agitation du monde, et il me semble que nous avons pu l’expérimenter. De cela aussi nous pouvons rendre grâce et dire merci a Dieu, un merci qui ne signifie pas « c’est assez », mais qui veut dire « encore ».

Et nous avons encore un autre motif de rendre grâce : en communiant chacun s’approche du Christ, mais aussi de tous les autres communiants : au delà du temps et de l’espace, l’Eucharistie nous met en relation mystérieuse avec tous les autres disciples de Jésus : nous avons là le moyen de n’être jamais séparés les uns des autres si l’amour du Christ nous unit.

victimes

29 avril 2011

Victimes

 

 

Depuis plusieurs années, notre société accorde davantage d’attention aux victimes et tâche de les aider. Cela montre un souci de solidarité et de justice dont on peut se réjouir, même s’il reste beaucoup à faire pour soulager certaines situations de détresse. Mais toute médaille a son revers, et l’on assiste aussi à l’installation de certaines personnes dans le statut de victime, qui présente bien des dangers sur le plan moral et spirituel.

 

            Lorsqu’il nous arrive un coup dur, accident, maladie, agression, deuil, nous sommes sous le choc. Mais par la suite, il y a plusieurs manières de se comporter. On peut considérer comme un défi ce qui nous est arrivé, et se sentir stimulé par la souffrance ou la difficulté.  C’est une réaction active, qui manifeste une certaine dignité, une fierté qui peut laisser prise à l’orgueil, mais qui permet de surmonter l’épreuve et de continuer à vivre. On peut aussi se complaire dans le statut de victime, que l’on prend pour prétexte à une passivité qui envahit toute la vie. J’ai été malmené, ce n’est pas ma faute, c’est la faute des autres, c’est donc aux autres de réparer et de faire en sorte que je puisse vivre. Ma seule activité consiste alors à chercher à faire reconnaître mon statut de victime pour en retirer les avantages prévus par la loi et la commisération de mon entourage qui pourra excuser ainsi tous mes manquements : « Le pauvre, avec tout ce qu’il a subi… »

            Subir devient en quelque sorte la caractéristique de la victime. Elle a certes subi un tort, et on ne peut le lui reprocher, mais elle fait fausse route si elle s’imagine que désormais tout doit venir des autres.  Se définir comme victime revient à abdiquer toute responsabilité, à renoncer à toute attitude active. Comme si le tort subi avait éclipsé tout le reste de sa personnalité. Et l’on peut être victime de bien des choses : d’une naissance difficile, d’une mauvaise éducation, de parents abusifs, de la méchanceté, de la bêtise ou du vice des autres, d’accidents, de maladies, d’erreurs médicales etc…

            On pourrait croire que la victime, dans son abaissement, fait preuve d’humilité. Ce serait se laisser tromper par les apparences, car l’humilité consiste à se voir en vérité, tel que l’on est, et à ne pas chercher à paraître davantage : être un parmi d’autres. Si l’orgueilleux cherche à provoquer l’admiration de son entourage, la victime jouit de se voir le centre vers lequel convergent tous les regards apitoyés. Elle pratique l’orgueil des paresseux. Elle n’a nul désir de surmonter son handicap car elle perdrait alors cette position centrale, cette reconnaissance sociale, et devrait faire ses preuves par elle-même si elle veut recueillir un minimum de considération.

 

            Se considérer comme victime est un piège  diabolique qui s’apparente à la rancune. En effet, le rancunier, en refusant le pardon, réactive sans cesse le tort qu’il a subi et se fait ainsi en quelque sorte le complice de celui qui lui a fait mal. Celui qui se considère comme victime y reste attaché et ne fait nul effort pour le surmonter. Dans un cas comme dans l’autre, un mal prend toute la place et empêche de vivre normalement. Accepter cela revient à renoncer à la vie pour s’enfermer dans une forme de mort, à refuser les appels de Dieu pour se laisser entraîner à la fascination du mal.

 

             L’Evangile insiste sur le pardon et s’il évoque les victimes, ce sont celles qui sont offertes en sacrifice. Mais l’attitude de Jésus et des premiers Chrétiens est tout le contraire de cette recherche du statut de victime : ce qu’ils ont eu à souffrir ne les a jamais empêchés de se montrer dignes et actifs, et l’exemple des martyrs est assez éloquent. Ils considéraient ce qui leur arrivait comme une épreuve leur permettant de montrer la force que donne la foi, comme un défi adressé non à leur propre capacité mais à Dieu lui-même.  Leur fierté d’appartenir au Christ n’avait rien à voir avec l’orgueil ou la vanité, mais elle correspondait à l’humilité véritable qui regarde vers Dieu au lieu de contempler sa propre image. Sachons donc résister à la mode de la victimisation, et voir plutôt les difficultés comme des épreuves que nous ne sommes pas seul à affronter si la grâce du Christ nous accompagne.

Pour une réhabilitation de l’enfer

16 février 2011

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Pour une réhabilitation de l’Enfer.

Si l’Évangile en parle beaucoup moins que le Coran, l’Enfer n’en est pas moins un thème important de la Tradition chrétienne. La prédication lui réservait jadis une place de choix, et les excès d’autrefois expliquent pour une part son actuelle désaffection. Mais divers changements de mentalité font aussi que beaucoup de nos contemporains ne veulent plus en entendre parler.

Au delà des représentations familières et même des définitions théologiques, l’Enfer renvoie au mystère de la liberté de l’homme appelé par Dieu à partager Sa béatitude, et il y a un Enfer car on ne peut pas forcer les gens à être heureux. Comme nous avons bien du mal à imaginer les êtres sans leur assigner temps et lieu, nous parlons communément de Ciel et d’Enfer comme de lieux, et nous évoquons l’éternité comme une continuation indéfinie du temps. La réalité est sans doute plus complexe, mais notre compréhension ne peut s’appuyer que sur notre expérience actuelle, et nous conserverons ces approximations. Notons cependant que ces notions de Ciel et d’Enfer correspondent à des états spirituels de l’homme plus qu’à des lieux. On parle en effet d‘état de grâce et d’état de péché, le premier ouvrant sur le Ciel, l’autre sur l’Enfer.

L’état de grâce est celui de l’homme qui consent à sa condition de créature, qui reconnaît l’amour de son Créateur et tâche d’y répondre par son obéissance. La joie et la paix profondes le caractérisent, car, au delà des difficultés et même des souffrances, l’homme y est en relation avec le Bien suprême qui est Dieu. Selon les tempéraments et les circonstances cette joie et cette paix se manifesteront plus ou moins, mais elles constituent le socle de sa vie : « le Seigneur est mon rocher. »

L’état de péché correspond au contraire au refus de la condition de créature, au refus de l’amour de Dieu. Refus qui n’est pas seulement verbal, mais qui s’incarne dans toute la vie. Cela se traduit de bien des manières.

Déjà, sur le plan philosophique, on peut refuser l’existence à ce qu’on ne voit pas et faire ainsi de l’Homme l’Être Suprême. Mais un être aussi multiple que l’humanité dans son ensemble ne convient guère pour ce rôle : on l’attribuera alors à tel ou tel humain que l’on idolâtrera  (les candidats sont nombreux). Mais le plus souvent c’est soi-même que l’on prend pour dieu. Celui qui tombe dans ce travers se prend alors pour le centre du monde, n’admet pour loi que ses désirs et considère les autres comme des objets à son service. Certains ont les moyens de s’entretenir un moment dans l’illusion de leur toute-puissance, mais la réalité résiste, ne fût-ce que par leurs limites corporelles. Les drogues de toute sorte sont alors un moyen de prolonger l’illusion. La plupart croupissent dans la médiocrité, sinon dans la marginalité, et subissent comme des crimes de lèse-majesté les innombrables revers que leur refus des lois communes leur occasionne.

On peut aussi croire en l’existence d’un créateur, mais ne pas croire en son amour, ou, bien pire, refuser cet amour. Si cette possibilité était exclue, l’amour-même perdrait toute consistance, car il ne peut s’épanouir que dans une libre réponse. Certains manifesteront leur refus par le choix délibéré du mal, par le plaisir de s’opposer aux autres, de détruire ou de faire souffrir, mais d’autres n’en viendront pas à ces extrémités : ils se contenteront de vouloir toujours avoir l’initiative, de ne consentir à rien de ce qui leur est proposé, car ils veulent se montrer les maîtres de leur existence. C’est une autre façon de se prendre pour dieu.

Il y a aussi l’idolâtrie pratique, où telle ou telle réalité du monde comme le pouvoir, l’argent, le plaisir, la gloire sont pratiquement la fin de toute l’existence, et nécessitent qu’on leur sacrifie tout le reste.

La plupart des traditions considèrent que la mort dissipe les illusions et nous met en face de la réalité : celle de notre vie comme celle de Dieu. Et cette réalité s’impose alors à nous : elle ne peut plus être changée. Ainsi, celui qui est en état de grâce peut voir enfin Celui en qui il a cru et qu’il a cherché avec plus ou moins d’empressement. La prise de conscience de Son amour fait ressortir la médiocrité du nôtre, met au jour les résistances que nous Lui avons opposées. La douleur, les regrets, la confusion qu’on en éprouve alors constituent ce qu’on appelle le Purgatoire, étape nécessaire à celui dont l’amour n’est pas parfait.

Celui qui est en état de péché, c’est à dire de refus vital de Dieu, se trouve face à Celui qu’il a refusé. On peut espérer qu’en voyant Dieu tel qu’Il est, la possibilité lui soit offerte de consentir en connaissance de cause à Son amour. S’il consent, il se repent de ses erreurs, mais les regrets, la confusion et la douleur doivent être bien plus profonds que pour celui qui meurt en état de grâce. Sans compter tous les mauvais plis que son âme a pu prendre, et qui ne lui permettront peut-être jamais d’accueillir tout ce Dieu veut lui donner. S’il refuse, Dieu ne peut le forcer, et c’est cet état de refus de l’évidence qui constitue son enfer. Nul besoin de diables cornus, de fourches ni de marmites d’huile bouillante, c’est l’amour refusé dont la douce chaleur se change en flammes glaciales. Ainsi le jaloux qui s’est toujours pris pour dieu et qui persiste dans son erreur s’épuise à nier l’évidence. L’envieux qui a toujours pris ombrage du bonheur d’autrui est tourmenté par la béatitude des saints, et le gourmand, le luxurieux et l’avare qui ont consacré toute leur énergie à assouvir leurs appétits terrestres peuvent être dévorés par ces désirs qui demeurent et continuent à les dévorer alors que leur objet s’est évanoui à tout jamais.

Nous avons fait jusqu’ici comme si l’homme avait le choix entre état de grâce et de péché. Le dogme du Péché Originel, confirmé par l’expérience, atteste qu’il n’en est rien. L’homme se trouve naturellement en état de refus de Dieu, et c’est la grâce du Christ qui vient l’en sortir. D’où le baptême pour le pardon des péchés. On en a souvent conclu que tous les non-baptisés devaient nécessairement finir en Enfer, mais le discours actuel de l’Église affirme que Dieu offre à tout homme, par des chemins connus de Lui seul, le moyen de parvenir au salut. A celui qui suit sa conscience,même erronée, Dieu ne refuse pas sa grâce.

Ainsi, tel qui se déclare athée, ne fait peut-être que rejeter la vision bigote qu’on lui a donnée de la religion. En recherchant ce qui est juste, bon et vrai, il cherche Dieu sans le savoir. Cette recherche du vrai et du bon est ce qui peut sauver aussi le fidèle d’une religion qui ne s’inscrit pas dans la révélation biblique. Quant au Juif a qui l’on a enseigné que Jésus était un imposteur, il sera sans doute bien surpris de Le voir siéger à la droite du Père, et devra s’expliquer avec les douze Apôtres, juifs eux-mêmes et siégeant sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël. Refus ou consentement conditionneront son éternité. Le Musulman pose davantage de problèmes : persuadé qu’il n’est qu’un serviteur d’un Dieu monarchique acceptera-t-il d’être admis en présence de la Trinité ? Ne sera-t-il pas trop déçu de ne pas trouver les délices sensibles qu’on lui a fait miroiter en récompense de sa soumission ? N’aura-t-il pas trop de mal à cohabiter pour l’éternité avec ceux qu’on lui a appris à mépriser, sinon à haïr ?

De toute manière, la parabole du Jugement Dernier fait comprendre que pour ceux qui ne connaissent pas Dieu, c’est sur leur attitude concrète envers les hommes dans le besoin qu’ils seront jugés et qu’ils seront appelés à aller d’un côté ou de l’autre. Quant à ceux qui croient en Jésus, saint Jean affirme qu’ils échappent au jugement. La question qui demeure est celle de leur attachement effectif au Christ, au delà des paroles ou des belles pensées : dans quelle mesure accueillent-ils Sa grâce et L’ont-ils suivi pendant leur vie pour Le suivre dans le Royaume ?

Les bons sentiments qui imprègnent la mentalité moderne feront sans doute juger trop durs ces propos. En fait les naïfs qui voudraient inscrire le Paradis dans la liste des Droits de l’Homme ont une bien piètre idée de l’homme, de la Vie Éternelle et de Dieu. Ils ne prennent pas au sérieux la liberté de l’homme et sa responsabilité. Ou plutôt ils cultivent deux idées contradictoire de la liberté. -D’une part, ils s’imaginent que la liberté est toujours pleine et entière, sans être jamais rognée pas les actes que nous avons posés. Ce que l’expérience dément formellement : tout acte vicieux tend à se reproduire, et certains, comme une drogue, créent une dépendance. Les actes de vertu créent aussi des habitudes, et rendent plus aisé l’accomplissement du bien.

-D’autre part ils constatent que nous sommes conditionnés par bien des choses, et croient ainsi que nous ne sommes pas responsables de nos actes. Finalement c’est la faute du Créateur et c’est à lui qu’incombe la charge de réparer ses maladresses en accueillant tout le monde au Paradis.

Leur revendication montre d’ailleurs qu’ils n’imaginent le Ciel que comme un jardin des délices où chacun peut jouir dans son coin, alors que pour la foi chrétienne c’est la communion avec Dieu et les Saints qui constitue le bonheur des élus. C’est de relation qu’est faite la béatitude, relation à laquelle on consent ou que l’on refuse dans la vie quotidienne et qui s’établit ou non pour l’éternité.

Mais il y a pire. Les arguments contre l’enfer que nous venons de voir s’appuient sur une certaine commisération envers l’homme. Certains estiment en outre que l’Enfer constituerait un échec de l’amour de Dieu, ou montrerait Sa cruauté. C’est encore ne pas prendre au sérieux le lien qui rend inséparables l’amour et la liberté. Un amour obligatoire ne serait qu’hypocrisie, et se changerait en ressentiment si la conscience de la liberté persistait. C’est ce qui se passe souvent chez les gens qui s’imaginent que Dieu nous commande de L’aimer. En fait, dans le Décalogue qui Lui est directement attribué, Il interdit d’adorer d’autres dieux et de leur rendre un culte. C’est Moïse qui nous invite à L’aimer de tout notre coeur, de toute notre âme et de tout notre esprit. Et encore n’utilise-t-il pas l’impératif, mais le futur : « Tu aimeras ». Car aimer c’est prendre le chemin de la Vie. La grandeur de Dieu consiste en ce qu’il est capable de créer non seulement des êtres qui subissent une vie corporelle, mais encore des êtres libres d’accepter ou de refuser une Vie plus grande et éternelle. Ainsi l’Enfer est moins une punition que cette possibilité de refus, refus qui garantit la liberté exigée par l’amour.

Les hommes ont bien du mal à le comprendre, car ils ressentent comme un échec de leur part et comme une offense de la part d’autrui le fait que leur amour n’obtienne pas de réponse. L’amour de Dieu est plus parfait, puis qu’il va jusqu’à laisser la possibilité de ne pas L’aimer. Ainsi les blasphèmes des damnés chantent à leur manière la gloire de Dieu, la grandeur de Son amour . Scandale pour l’homme charnel qui fait taire quand il le peut ceux qui s’opposent à lui. Mais Dieu n’est pas à notre image.

JJF, janvier 2011.

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